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COMETE, LE RESEAU DERRIERE LA LIGNE DD

Sort de presse en cette fin avril, dans notre collection Arès, Comète, le Réseau derrière la Ligne DD, un volume de 464 pages au format 22,5 x 22,5 cm. L'auteur Philippe LE BLANC revisite, à la lumière de documents inédits, l’histoire du plus célèbre réseau d’évasion de la Seconde Guerre mondiale et nous fait découvrir comment, entre 1940 et le début 1943, ce réseau de quelque 2800 résistants mués en agents secrets ont évacué prisonniers évadés, aviateurs alliés abattus et documents secrets vers Londres, via Gibraltar. Nous l'avons interviewé à propos de son livre.

Philippe LE BLANC - Comète - le réseau derrière la ligne DD - cover.jpgPhilippe Leblanc, vous avez travaillé pendant plus de dix années à la rédaction de cet ouvrage, extrêmement documenté et fouillé - un travail de bénédictin - Pourquoi vous être intéressé à la ligne d’évasion Comète - et non à un autre sujet ?

Mon père avait participé, en Hainaut au début 1944, à l'évasion de deux pilotes américains, James Chandler Ellis et Glen Ray Hufnail. Quand le BRAREA (Bureau de Recherche sur l’Aide Rendue aux Évadés Alliés) est passé chez lui à la libération, il n'était pas encore revenu des camps de concentration de Chemnitz et de Venusberg (entre Dresde et la Tchécoslovaquie) où il est resté prisonnier jusqu'en mai 1945. C'est son frère qui a donc rempli le formulaire ad hoc pour lui. Plus tard, il n'a jamais demandé quoi que ce soit (récompense financière, médaille...). D'autre part, un de mes oncles avait rejoint la RAF. Un autre oncle a écrit l'histoire de Moustier-lez-Frasnes. Une sœur est historienne, l'autre est journaliste. Moi-même, je suis devenu instructeur de pilotage. J'étais dans mon élément. Quand je suis devenu Chef de Bureau aux Archives Notariales de la Défense, le fait que j'étais le fils d'un « helper » m'a fait connaître auprès du comité de Comète-Kinship (la Lignée). Nous avons collectivement développé un site sur Internet. Toutes ces histoires publiées sur Comète me laissaient parfois perplexe. J'étais archiviste et je savais où chercher des informations. Nous avons retrouvé des choses oubliées, des éléments qui manquaient. Un puzzle se mettait en place. Je dois avouer que j'étais curieux d'en connaître la solution.

Vous dites que la plupart des agents étant intervenus dans cette aventure n'ont pas été récompensés à leur juste valeur, que ce sont toujours les mêmes visages et les mêmes noms qu'on place sous les projecteurs. Ce livre est-il une manière de rétablir la vérité sur certains faits ? Est-cela qui vous a motivé ?

Absolument.

Le réseau comète... Beaucoup de lecteurs n'en n'ont jamais entendu parler.  Pouvez-vous expliquer en quelques mots en quoi consiste ce réseau ? Et d'ailleurs,... D'où vient le choix de ce mot « Comète » ?

Lors de l'invasion en 1940, de nombreux évadés britanniques (de Dunkerque) se cachent en Belgique, et beaucoup de Belges veulent rejoindre Londres et les Forces Belges en Grande-Bretagne, comme en 14-18. Des lignes d'évasion vers le Royaume Uni ont donc été créées, plus ou moins spontanément : ABC, LLL, Zéro, etc. Ces lignes faisaient également passer des rapports d'espionnage, encore une fois comme en 14-18. Une d'entre elle était la ligne DD, devenue ligne Dédé ou André (Postmaster pour le MI-6). Elle a été priée très vite de se consacrer exclusivement aux équipages d'avions abattus et qui avaient sauté en parachute au-dessus de la Belgique et des Pays-Bas (sur l'itinéraire des bombardement de la Ruhr). En mai 1943, les Britanniques l'ont appelée Comète, car elle était – par nécessité – régulière et très rapide. Comme une comète qui passe à intervalles réguliers près de la Terre. Les lignes française, elles, étaient baptisées d'un nom d'alcool : Bénédictine, Bordeau, Loupiac, Kümmel, Bourgogne, etc. Nous entrons ici dans le monde des services secrets et de l'action clandestine. Ce n'est pas vraiment le genre de sujet qui est exposé au grand public. Les archives commencent seulement à s'ouvrir. Mais Comète est très rapidement devenue célèbre après la guerre ; ou du moins, une version très romancée (peut-être naïve?) de cette aventure.

Existe-t-il des associations ou des comités qui se réunissent autour de ce sujet ? Et où ? (Quel est l'état actuel des choses ?)

En ce qui concerne Comète, une association se perpétue en Belgique. Elle s'appelle maintenant l'Association « Ligne Comète Line - Remembrance ». Elle se réunit chaque année vers le 20 octobre à Bruxelles. En pays basque, « Les Amis de Comète » parcourent chaque année en septembre l'ancien chemin de passage clandestin vers l'Espagne. En Grande-Bretagne, ELMS (Escape Lines Memorial Society) se réunit en avril. Voici trois associations principales.

Vous faites une distinction entre “la ligne” et “le réseau” Comète. Quelle différence existait-il entre ligne et réseau ?

Cette distinction se fait aussi durant la guerre. En effet, la « Ligne » n'est qu'une petite partie d'un réseau plus global. Le but final est de conduire les aviateurs en Espagne. C'est la Ligne. Le film à grand succès « La Grande Vadrouille » est d'ailleurs plus que nettement inspiré de l'histoire de Comète pour certaines scènes. Cette ligne est plus connue, mais ne constitue que la partie visible d'un iceberg. Il faut également trouver ces aviateurs quand ils atterrissent aux Pays-Bas et en Belgique (puis plus tard en France, quand les Américains effectuent des bombardements de jour et que tout ce pays est occupé). Il faut souvent les soigner de blessures diverses. Il faut toujours les nourrir via le marché noir (ils n'ont pas de cartes de rationnement), leur fournir de bons faux-papiers, les guider et les surveiller. Cela demande une organisation intensive. Très vite, par exemple, on s'assure qu'il s'agit bien d'authentiques aviateurs, et non d'agents allemands infiltrés comme tels (cela s'est produit à plusieurs reprises). Chacune de ces étapes ou spécialités est risquée et dangereuse ; si dangereuse que l’écrasante majorité des personnes déportées ou arrêtées provient de ces logeurs et autres convoyeurs locaux. L'action des guides internationaux ne devient vraiment dangereuse qu'en 1944. Auparavant, la GFP (GeheimeFeldpolizei) et la Gestapo ne font que les filer pour découvrir leurs méthodes, les abris et les personnes contactées.

D'après vous, ce réseau fut placé sous l’observation des services secrets allemands dès ses premiers pas. Pourquoi n’ont-ils pas arrêté immédiatement tout le monde et empêché ainsi cette ligne de fonctionner ?

Les services allemands cherchaient à infiltrer leurs propres agents (lire : leurs espions) en Angleterre. Pouvoir faire passer un agent avec une bonne histoire de couverture – par exemple de résistant recherché par la Gestapo – via un tel réseau était une trop belle occasion. Ils avaient donc intérêt à laisser ces lignes fonctionner tant soit peu. La priorité des Allemands est de réprimer le sabotage et les actes de « terrorisme » de la Résistance. Les réseaux d'évasion sont plus pacifiques. Les Allemands ont ainsi pu infiltrer quelques agents avec d'autres lignes, mais pas avec Comète, qui se consacrait quasi exclusivement aux aviateurs anglo-saxons. Dès le début de l'occupation, l'Abwehr (le contre-espionnage militaire allemand) a approché quelques aviateurs belges, désireux de rejoindre l'Angleterre pour y rejoindre le gouvernement en exil, et tenté de les « retourner, » comme on dit dans le monde de l'espionnage. Je pourrais vous citer les histoires de quelques-uns d'entre eux. Deux de ces aviateurs belges ont signalé cette tentative allemande immédiatement à leur arrivée et ont été utilisés comme agents doubles (leurs épouses étaient gardées en otages). Pendant plusieurs années, ils ont envoyé à leur « agent traitant » de l'Abwehr des informations fausses, dictées par les services secrets britanniques. Un autre a omis de préciser que son « voyage d'évasion » avait été payé par l'Abwehr. Classé comme « non fiable, » il a passé le reste du conflit dans un pénitencier sur l'île de Man entre l'Angleterre et l'Irlande, pour être sûr qu'il ne dénoncerait pas les deux autres, qu'il connaissait. Un autre point assez singulier est que les vagues d'arrestation par les polices allemandes (dans Comète) suivent toujours un acte de représailles envers un de leurs agents infiltrés.

Quel était l’intérêt, pour les Alliés, de favoriser l’évasion d’un maximum d’équipages abattus en territoire ennemi ?

Une fable circule, selon laquelle la formation des aviateurs était si chère que leur retour évitait des dépenses énormes aux Alliés. En réalité, on ne peut lire cet argument que dans les jugements allemands d'agents arrêtés pour aide aux aviateurs en fuite. Pour les Alliés, le tout premier bénéfice est l'impact psychologique du retour d'un aviateur à sa base, deux ou trois semaines après avoir été porté manquant. Dans ces conditions, le moral des équipages était très fortement soutenu. Les aviateurs alliés savaient, s'ils étaient abattus, qu'ils auraient toutes les chances d'être rapidement rapatriés en Angleterre via Gibraltar. L'énorme majorité de ces aviateurs ne retournaient ensuite jamais au combat. Ceci est une autre légende tenace.

 Au bout du compte, combien de personnes ont participé à ce réseau d’évasion ?

Nous avons publié sur Internet (www.evasioncomete.org) plus de 900 pages individuelles d'aviateurs et agents aidés d'une manière ou d'une autre par le réseau Comète. Ceci inclut ceux qui furent passés à une autre ligne en cours de parcours (comme par exemple à Paris lors d'encombrements) ; ceux qui ont été capturés durant leur évasion ; ceux qui ont été cachés dans des camps dissimulés dans des forêts en attendant la libération, etc. Nous avons ainsi pu recenser à ce jour 3.064 personnes ou familles ayant aidé des aviateurs à s'évader vers l'Espagne ou à éviter la capture. Certains ont été reconnus comme agents de Comète et ont obtenu un statut d'agent secret (Agent de Renseignement et Action, ou ARA en abrégé), d'autres ont obtenu une simple « Lettre de Remerciement » ou rien du tout. Quelques rares personnes ont refusé les médailles et l'argent de compensation qui leur était offert. Je peux donc affirmer qu'approximativement 2.600 Belges sont ainsi recensés, ainsi qu'environ 400 Français et quelques Espagnols, une Danoise, une Canadienne, etc.

Des héros de l'ombre s'impliquaient donc à toute sortes de niveaux ! Parfois spontanément ?

Absolument. Le recrutement était toutefois affaire de circonstances. Beaucoup de personnes n'ont jamais eu l'occasion d'aider un aviateur, car aucun ne s'est présenté à leur porte. Nous sommes sous l'occupation. Aider un aviateur revient à encourir la peine de mort en cas de découverte et capture. Les hommes risquent la fusillade, les femmes sont envoyées au bagne à perpétuité. On recrute par voie de connaissances dont on est absolument sûr. De leur côté, les aviateurs alliés reçoivent des conseils, par exemple s'adresser plutôt à des fermes ou maisons isolées à la campagne, à des prêtres, ou à des gens de condition modeste. En fin de compte, les agents des lignes sont recrutés dans absolument toutes les classes sociales. Quand la ligne DD a commencé à fonctionner, à l'été 1941, évacuer les soldats rescapés de Dunkerque était devenu une nécessité vitale. Ils coûtaient trop cher à nourrir (à cause du rationnement) et étaient une menace mortelle pour leurs sauveurs. Lorsque les services britanniques en Espagne ont dit que seuls les aviateurs les intéressaient, personne n'a abandonné. Pour la majorité de ces gens, c'était un moyen de faire quelque chose pour la victoire, de participer à la guerre. C'est là le tout grand mérite de toutes ces personnes.

 

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