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LOUIS VAN GEYT, ANCIEN N° 1 DU PCB, S'EST CONFIE A JEAN LEMAITRE...

Louis Van Geyt, la Passion du Trait d’Union, un livre de 440 pages format B5, préfacé par Philippe Moureaux. Le journaliste Jean Lemaître a interviewé l’ancien président du PC belge de 2012 à 2015, à raison de 3 heures hebdomadaires. Des entretiens qui nous font revivre 40 ans de luttes de la Gauche… pour les droits sociaux, l’égalité hommes-femmes, la paix dans le monde, la dépénalisation de l’avortement, … Nous avons interrogé Jean Lemaître sur sa motivation à mener ce lourd travail de recherches et d’entretiens.

Louis cover 2 001 - Copie (2).jpgVous êtes professeur de journalisme à l’IHECS-Bruxelles, pourquoi ce long interview, avec Louis Van Geyt, qui fut président du Parti communiste.

 Jean Lemaître : - Difficile de répondre en quelques mots. D’abord j’aime les défis. J’ai la chance de pouvoir écrire des livres. Je suis quelqu’un de libre. Je ne désire m’enfermer dans aucun cadre. Je ne recherche pas les effets de mode. J’écris par conviction, persuadé aussi que l’on peut trouver des lecteurs, sans tomber dans les sujets faciles, destinés à faire le « buz », une expression que je déteste. Tout dépend de la manière dont on écrit. Moi, j’ai toujours aimé écrire, jadis comme journaliste, aujourd’hui comme humble écrivain, des histoires qui touchent à l’humain, à l’engagement, en mélangeant la petite et la grande histoire, comme on dit. J’écris pour comprendre moi-même, pour essayer de faire comprendre, de susciter le débat, aussi. Si je me suis lancé, avec mes premiers livres (1), sur la piste d’événements et de personnages de notre histoire contemporaine, ce n’est pas pour m’isoler dans un passé nostalgique. Simplement : pour changer notre société qui en a bien besoin, on ne peut fermer les yeux sur ce qui s’est passé avant nous. Il faut en tirer les leçons, en extraire le meilleur pour réinventer le futur.

 Pour revenir à Louis Van Geyt, quel a été le fait déclencheur de votre démarche ?

 Jean Lemaître : - Tout a débuté, comme souvent dans la vie, par une rencontre autour d’un verre de bière. Cela date de 2012. Je mettais alors la dernière main à mon livre « C’est un joli nom camarade », j’avais besoin de vérifier quelques faits. Je contacte Louis Van Geyt. Il m’invite chez lui. Nous parlons. Je ne l’avais plus vu depuis une vingtaine d’années. Je l’ai trouvé fort aimable, comme à son habitude. J’avais un petit œuf à peler avec lui. Car c’est lui qui, en 1963, avait exclu du PC mon grand-père, avocat, résistant, ancien déporté. Je lui en voulais assez bien. Je lui demandais des explications. Il m’a confié son point de vue. Je lui ai donné à relire sa version et mes propres commentaires critiques. Il n’a en rien cherché à m’influencer. Je me suis dit, c’est du respect et de l’honnêteté. Nous sommes restés en contact après la parution du livre. Puis, de fil en aiguille, est venue la proposition d’un livre d’entretiens, sur sa longue  expérience de militant. Je n’ai pas eu à insister sur le fait que je n’accepterais aucune censure. Cela allait de soi, pour nous deux. On s’est serré la main. Et cela a démarré.

 Quels étaient votre rapport avec Louis Van Geyt ? Pourquoi cet intérêt, de votre part, pour l’histoire du communisme ? Par les temps qui courent, ce n’est pas vraiment une idée qui porte…

 Jean Lemaître :  – Louis Van Geyt a 88 ans. J’en ai 27 de moins que lui, une génération d’écart. Dans ma jeunesse, j’avais fait partie du PC. Mon premier travail fut d’être journaliste au Drapeau Rouge, l’ancien quotidien de ce parti. J’y ai appris une foule de choses, mon métier de reporter social. Mais progressivement, je n’étais plus d’accord. J’estimais que le PC devait se rénover de fond en comble, s’élargir, changer de nom. Entre-temps, aussi, par mes lectures j’avais découvert l’horreur stalinienne. Je ne supportais plus que le parti auquel j’appartenais maintienne des relations étroites avec l’URSS de Brejnev, qui, même s’il ne fallait pas tout y rejeter en bloc, représentait tout ce que je détestais. Bref, j’ai quitté le PC et le Drapeau Rouge, tout en conservant mes idées de gauche. Pour moi, cela restait un mystère. Pourquoi les communistes belges, près de 100.000 à la Libération de la Belgique, qui avaient été si actifs et courageux durant la résistance, à qui on doit une part importante de nos libertés, ont ensuite décliné, pour à présent disparaître du paysage politique de notre pays ? Pourquoi ce formidable espoir – libérer les hommes de toutes leurs chaînes -  a-t-il ainsi fondu comme neige au soleil ? L’historien José Gotovitch avait déjà, avec beaucoup de talent, exploré les méandres du PC, de sa fondation jusqu’à l’immédiat après-guerre. Je me disais qu’il manquait un chaînon, de la fin des années ’40 à la fin des années ’80. Je voulais explorer le sujet, à ma façon, comme journaliste, avec ma propre sensibilité. Mon souci était d’intéresser les jeunes de maintenant, lesquels, je m’en réjouis, sont plus nombreux à se plonger dans l’action politique, sous des formes aussi plus citoyennes, moins partidaires. Je crois en l’utilité de transmettre la mémoire, en la valeur du témoignage humain, même si cette mémoire et ce témoignage ne constituent aucunement une vérité intangible.

 Vous le disiez à l’instant, votre objectif est de vous  adresser à un public plus large, pas aux seuls initiés ou spécialistes. Pari périlleux. Le PC de Belgique a perdu toute représentation au Parlement en 1985. Nous sommes trente ans plus tard. Pour beaucoup, c’est une histoire oubliée...

 Jean Lemaître : - Mais raison de plus pour sortir des placards cette histoire, d’essayer d’y distinguer des éléments qui puissent nous servir au présent. Le néo-libéralisme est triomphant. La pensée unique domine. Ce qui touche au collectif, au lien social se voit démonétisé. Voyez, par exemple, la façon dont nos dirigeants s’attaquent aux acquis sociaux, cherchent à discréditer les syndicats, alors que ceux-ci sont essentiels à la démocratie, au vivre ensemble.  

 Nous parlions des plus jeunes générations. Comment les accrocher avec ce témoignage d’un ancien président, d’un petit parti ?

 Jean Lemaître : - C’était indéniablement une difficulté. Louis Van Geyt n’est pas une personne qui se dévoile facilement. Il y avait risque de langue de bois. Je me suis efforcé de rendre les choses les plus lisibles possible, par le jeu des questions serrées et par la spontanéité des échanges. Je ne cache pas que, après le décryptage des enregistrements, j’ai fortement retravaillé la langue, pour qu’elle soit  accessible. Ce ne fut pas une sinécure. J’ai assorti les propos de très nombreuses notes en bas de page, pour situer les dates, les faits, les personnages. Et puis, surtout, à travers ce témoignage fleuve, nous avons été amenés, bien au-delà des questions du PC, à évoquer un pan très méconnu de l’histoire sociale et politique de la Belgique : de la grève 1960-1961 à la grande bataille contre les missiles nucléaires, par exemple. Moi-même j’ai appris beaucoup d’éléments passionnants. Et j’espère que les lecteurs penseront de même.

 Nous n’allons pas tout révéler. Laissons nos lecteurs découvrir par eux-mêmes la « Passion du Trait d’Union ». Mais au final, que retenez-vous de ce chemin du PC en Belgique ?           

 Jean Lemaître : Je ne suis pas un juge, et encore moins un procureur condescendant. De mon point de vue, il y eut de la part de ce parti, tout au long de l’histoire, de nombreuses erreurs, par exemple dans les années de guerre froide, les années ’50, ultra sectaires. Aussi, dans les années septante, où le PC n’a pas su s’ouvrir, se réformer, répondre aux nouvelles aspirations de la jeunesse, de l’écologie. Cela étant, il s’est montré excellent et créatif quand il a pratiqué l’union de la gauche de façon conséquente. J’ai déjà abordé la période de la résistance contre l’occupant nazi. Je pourrais rappeler que le PC comprenait de très nombreux militants syndicaux de terrain, issus des entreprises et du secteur public. Il s’employait à faire pression sur le Parti socialiste, pour que le mouvement de la base puisse impacter d’un point de vue plus institutionnel et politique. Des avancées sociales majeures ont été obtenues de cette manière, par cette dialectique positive entre contre-pouvoir et pouvoir. Cette capacité, en certains moments clés, d’unir, de rassembler, d’allier utopie au pragmatisme, voilà ce que je retiens de plus positif. Aussi, parce que ce besoin de rassemblement à gauche est devenu, au jour d’aujourd’hui, la priorité absolue, dans nos sociétés gangrénées par l’individualisme.    

(Jean Lemaître a également publié « C’est un Joli nom camarade » et « Grândola Vila Morena, le roman d’une chanson » (Editions ADEN) et « La révolte des gilles de Binche » (Editions Audace/La Roulotte théâtrale)  

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