Voltaire

A l'école d'Henri CHARRIERE (PAPILLON)

John Somville en Guadeloupe 2016.jpg   John SOMVILLE (alias Jean et Juan) est né à Bruxelles, où il a fréquenté l’Athénée Adolphe Max. Il a dix-sept ans quand il émigre au Venezuela, où ses parents escomptent une vie meilleure. Toutefois, à Caracas, la famille Somville implose rapidement...

   L’auteur nous relate cinq années de sa vie – 1952-1957 - qui auront influencé toute son existence, grâce à la rencontre d’un homme hors du commun qui, un moment compagnon de sa mère, sera aussi, pour lui, un père adoptif bienveillant et influent : un certain Monsieur Henri, alias Papillon (oui, l’évadé du bagne de Cayenne qui a relaté ses souvenirs dans un épais bouquin au succès mondial et que Steve Mac Queen a interprété magistralement à l’écran), bref, pour l’état civil, Henri Charrière !

   John Somville aurait pu nous livrer une autobiographie bien plus complète, mais il a tenu, dans ce premier récit, à rendre hommage à l’homme qui l’a aidé à mûrir et à se détourner de voies sans issue...

Cette relation père-fils eut pour cadre des circonstances tumultueuses et passionnantes, faites d’imprévus et de rebondissements parfaitement romanesques, s’ils n’étaient pourtant que purs vécus. Sous l’Aile de Papillon nous donne aussi à découvrir un Henri Charrière fort différent du Papillon roi de l’évasion…

John SOMVILLE, Sous l’Aile de Papillon – Venezuela 1952-1957 – récit autobiographique - ISBN  978-2-930698-31-1 – 224 pages – 20,00 € TTC - En librairie à partir de début septembre 2016.

Pour découvrir la biographie complète de John SOMVILLE, lire son interview exclusive, ainsi qu'un extrait du livre, cliquez ci-dessous :

L’auteur : Au-delà de l’histoire qu’il nous livre dans les pages de ce témoignage baptisé Sous l’aile de Papillon, John Somville embrassera dès 1957 une carrière d’artiste-peintre à Paris, où il réalise des peintures murales, fréquentant Biessière et Vieira Da Silva et se liant d’amitiés avec Georges Moustaki.

   En 1958 – l’année de l’expo universelle à Bruxelles, sa mère, qui a quit­té Monsieur Henri pour Jules, un métallo belge que vous croiserez dans le livre, rentre en Belgique. Avec son nouveau compagnon, elle assume la gérance d’une taverne-hôtel proche de la Gare du Nord, à Bruxelles. John les y rejoint et, le temps de l’expo, remplit les fonctions de garçon de chambre, à raison de seize heures par jour. Son boulot ne lui laissera même pas le temps de découvrir l’Atomium… Toutefois, il entre en conflit avec Jules et part, subito presto, pour l’Italie retrouver la belle Marilyn, étudiante améri­caine en musicologie rencontrée dans la capitale française. Il renoue aussi avec ses pinceaux et présente une première exposition de ses œuvres à Firenze (Florence).

   En 1959, John expose en Allemagne, à Hambourg et Brême, mais, sur­tout, part pour les USA et la Californie en particulier. Il y épouse Marilyn et expose abondamment dans la région de San Francisco - Menlo Park, Palo Alto, San Jose…, cette région qui sera baptisée plus tard Silicon Valley. Parallèlement, lui qui n’avait pour tout bagage scolaire que ses connaissances de 3e Latin-Sciences à l’Athénée Adolphe Max, réussit le concours d’entrée à l’Uni­versité de San Jose !

   En 1962, à coups d’units cumulées et d’examens spéciaux, il décroche, en deux ans, une licence de Lettres françaises et espagnoles, puis, en 1964, une Maîtrise de Lettres à l’Université de Californie, à Santa Barbara, où il enseigne la langue et la littérature française tout en travaillant à sa thèse doctorale, Les caractères épiques dans Germinal, d’Emile Zola… et en plan­tant des avocatiers, passant allègrement, dans la même journée, de la culture à l’agriculture !

   Une passion de la terre qui devrait se poursuivre plus tard en Provence… Après Santa Barbara, il y aura encore une autre Université, dans le Nord de la Californie, puis le Kentucky, où il s’oriente vers la sculpture et est professeur aux Beaux-arts.

   Enfin, le retour en Europe : pas sous les cieux gris de sa Belgique natale – ceux-là pour lesquels un canal s’est pendu – mais à la lumière vive de la Provence, celle qu’affectionnent les artistes. John y sera tantôt viticulteur bio, tantôt maître d’œuvre et bâtisseur de maisons en pisé bio climatique, ou encore restaurateur de vieux mas, brocanteur-antiquaire et conseiller en immobilier… Retraité, le voici à présent mué en écrivain, ajoutant ainsi une nouvelle corde à son arc.

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Henri Charrière, alias Papillon (à gauche de profil), John Somville (au centre) et sa mère, dans un restaurant de Caracas en 1957 - cliché d'un photographe ambulant.

 

L'INTERVIEW...

En ce mois de septembre, les éditions Memogrames publient, dans la collection Ulysse, le récit autobiographique de John Somville Sous l’Aile de Papillon. Une tranche de vie de cinq ans - 1952-1957 – au Venezuela, durant laquelle l’auteur est chaperonné par un certain Henri Charrière, dit Papillon. Nous avons rencontré l’auteur de ce récit surprenant.

- Monsieur Somville, peut-on vous demander de vous présenter ?

John Somville : À quel Somville vous adressez-vous, à Somville Jean, Juan ou John ?

- Commençons, si vous voulez,  par Jean.

J.S. : Bon, pour Jean, jusqu’à l’âge de 17 ans, rien de spécial : une enfance et une adolescence tout à fait classiques. Mon père était graphiste, à l’époque on disait dessinateur publicitaire ; ma mère tenait notre boutique d’articles pour artistes. J’ai fait mes humanités à l’Athénée Adolphe Max, Bd Clovis, à Bruxelles, jusqu’en 3e Latin-Sciences.  Nous sommes alors en 1952 et mon père qui en avait sa claque de payer trop d’impôts décide d’émigrer avec ma mère et moi au Venezuela.

- Je suppose qu’à partir de ce moment-là on peut passer à Juan ?

J.S. : Oui, el señor Juan, c’est ainsi qu’on m’appelait à Caracas.

- Alors racontez-nous comment s’est passée votre installation dans votre nouvelle patrie.

J.S. : Pas bien du tout ; après 3 mois, mes parents se séparaient et moi, je me tirais de mon côté. Ça n’a pas été de la tarte pour moi au début. Imaginez, je ne connaissais personne à Caracas, je ne parlais pas espagnol et je n’avais pas un rond. Et comme je vous disais, je n’avais que 17 ans ; et, à cette époque, en 1952, à 17 ans, on était encore un petit garçon, ce n’est pas comme aujourd’hui.

- Vous vous êtes débrouillé comment, alors ?

J.S. : Des petits boulots : dans une menuiserie d’abord, puis dans une entreprise de peinture en bâtiment et, finalement, dans une boîte d’import tenue par un Allemand où j’étais représentant de commerce en produits alimentaires. Figurez-vous que j’ai vendu de la choucroute en boîte à Caracas, sous les Tropiques !  Faut le faire ça, hein !

- Mais vous ne m’avez toujours pas dit comment vous avez rencontré Henri Charrière, alias Papillon, l’ex-bagnard, évadé du bagne de Cayenne et réfugié au Venezuela.

J.S. : Oh, tout bêtement, à la terrasse d’un café où il était en train de boire l’apéritif en compagnie de ma mère.

 - Votre mère fréquentait donc Papillon ?

 J.S. : Oui, elle s’était mise avec lui après avoir plaqué mon père. Vous savez, une belle femme comme ma mère ne restait pas longtemps sur le marché, à Caracas. A l’époque, la communauté européenne était à 80 % composée d’hommes seuls. Papi a eu vite fait de la repérer.

 - C’est donc grâce à votre mère que Papillon s’est occupé de vous ?

 J.S. : Exact. Et ça a été un vrai coup de bol pour moi. Sans lui, j’aurais sans doute mal tourné.

 - En quelque sorte, Papillon vous a évité de tomber dans la délinquance en vous prenant sous son aile protectrice…

J.S. : Oui, on peut dire ça comme ça.

- En dehors de cet aspect de père protecteur qu’il est devenu pour vous, quel souvenir gardez-vous de lui comme homme en général, dans ses rapports avec son entourage ?

J.S. : Jamais, au grand jamais, j’ai entendu quelqu’un dire du mal de lui. C’était un homme intègre, carré, avec une seule parole. C’est surtout ça que j’aimais chez lui.

- Et à l’époque où vous le fréquentiez, est-ce toujours l’aventurier baroudeur que tout le monde s’imagine ?

J.S. : Au fond de lui-même, certainement, mais il avait changé de style et de méthode. Avec l’âge (il frisait déjà les 50 piges), il travaillait plus en sous-main qu’en action directe.

- Qu’est-ce que vous entendez par là ? Pouvez-vous être plus explicite ?

J.S. : Je veux dire que le « sale »boulot il le faisait faire surtout par les autres. La plupart du temps il se contentait de réfléchir. Rappelez-vous ce que j’en dis dans mon livre à ce sujet. « Réfléchir avant d’agir, con, et le travail est à moitié fait » était une de ses maximes préférées… Une chose est sûre : ce n’était plus le Steve Mc Queen du film, pas plus que « le dur à cuire » de son bouquin !

   - Justement, parlons-en, de son bouquin, le fameux best-seller PAPILLON qui a fait un tabac au début des années 1970. Qu’aviez-vous pensé en le lisant des incroyables histoires que raconte là-dedans votre ancien père adoptif ?

J.S. : Comme tout le monde, j’ai trouvé que c’était vraiment beaucoup pour un seul homme. Mais enfin, moi qui ai connu Papi personnellement, je suis persuadé que, plus jeune, il avait dû être capable d’assumer toutes ces péripéties… Et puis, vous voyez, moi qui ai vécu ce genre d’aventures au Venezuela dans ma jeunesse, croyez-moi : la réalité dépasse souvent la fiction. D’ailleurs, dans Sous l’aile de Papillon, je n’ai pas osé tout raconter de peur de ne pas être cru.

- Venons-en un peu, si vous voulez, aux personnages de votre récit. Vous a-t-on jamais dit que votre Papi avait parfois des allures de Capitaine Haddock ? Je pense en particulier à ces chapitres où vous racontez votre chasse au trésor à « La Tête d’Indien »

J.S. : Quand on est Bruxellois, on est forcément influencé par Hergé.

- Alors pourquoi ne pas avoir endossé le personnage de Tintin ?

J.S. : Parce que j’ai jamais été capable, comme lui, de mettre un mec K.O d’un seul gnon !

- Ah, très drôle, vous avez de l’humour ! Si nous passions, pour finir cette interview, à la troisième personne de votre trinité personnelle. Je veux parler de John. Expliquez-moi donc comment vous êtes devenu Américain.

J.S. : D’abord, il faut que vous sachiez qu’après être né belge, j’ai opté pour la nationalité vénézuélienne. Ce qui m’a permis de revenir en Europe avec un passeport en règle. J’avais eu quelques petits démêlés avec la milice en Belgique…. Mais ça, c’est une autre histoire… que je relate d’ailleurs, comme vous savez, dans mon chapitre 21. Donc, en 1957, je rentre en Europe, toujours pas en Belgique, mais en France. À Paris, je fais la connaissance d’une gentille Californienne. Le coup de foudre : d’elle pour moi … De toute ma vie, je n’ai jamais été vraiment amoureux qu’une seule fois et ce n’était pas de Marilyn, qu’elle me le pardonne… Ça aussi, vous vous souvenez, je le raconte dans mon bouquin. Mais passons… Donc, pour faire court, après un petit séjour à Florence où ma « fiancée » étudiait la musique de la Renaissance, elle me ramène dans ses bagages aux States. On s’installe chez ses parents à Menlo Park, près de l’Université de Stanford où Marilyn allait terminer son doctorat ; et on se marie. Comme je n’avais aucun métier, aucun diplôme (comme je vous disais tout à l’heure, j’avais quitté l’école à la fin de la 3e) et que je ne savais rien faire de particulier, l’enseignement s’imposa à moi tout naturellement…Licence, Maîtrise, début de PhD ; tout ça vite fait et me voilà prof à l’Université de Californie à Santa Barbara. Marié à une Américaine, trois ans de résidence suffirent pour obtenir ma naturalisation… Voilà, vous savez tout à présent sur les trois Somville ; et pour le détail de mes aventures vénézuéliennes avec PAPILLON, dites à vos lecteurs de lire SOUS L’AILE DE PAPILLON. Merci !

Extrait du livre (chapitre 15 – Monsieur Henri) :

(…) Un de ces énergumènes s’installa tout de go en face de moi de l’autre côté de la grande table. Je lui fis poliment remarquer que je souhaitais réserver cette place pour un invité qui ne tarderait pas à arriver. Ceci fut très mal pris par le grincheux qui alla de mauvais gré s’installer en bout de table en grommelant quelques gentillesses en patois calabrais. Dès cet instant, celui-ci n’eut de cesse d’échanger avec son voisin des propos désobligeants à mon égard.

- M’empêcher de m’asseoir où je veux ! Mais pour qui il se prend, ce fanculo !

L’autre, loin d’essayer de le calmer, en rajoutait une louche.

- T’as raison, Tony, c’est pas d’aujourd’hui qu’il nous emmerde, celui-là avec ses manières de signorino !

D’autres habitués arrivaient et prenaient place à table : des petits commerçants et employés du quartier, friands des pastachoutes de la signora. Finalement, arrive mon invité. Je me lève pour l’accueillir et l’invite à s’installer sur le siège resté vide en face de moi. Du bout de la table, continuaient à fuser les sarcasmes des deux compères. Tony disait à l’autre :

- Tu crois qu’il comprend l’italien ?

- Bien sûr qu’il comprend !

Et fort de cette confirmation, Tony, le plus virulent des deux, re­lançait les provocations à voix de plus en plus haute ; si bien que la trentaine de convives qui formaient la tablée avaient peu à peu interrompu leur conversation pour prêter l’oreille aux propos insul­tants des deux types. Monsieur Henri, que j’ai discrètement mis au courant, ne souffle mot et observe la scène du coin de l’œil.

Le ton des deux lascars est encore monté d’un cran. À présent, toute l’assistance est muette et regarde de notre côté. Resté jusqu’ici impassible, je sens qu’il est temps de réagir. Mon honneur est en jeu. Je termine d’avaler ma bouchée de spaghetti, me lève tranquillement, retire ma veste, l’accroche au dossier de ma chaise, saisis mon verre d’eau et d’un pas de sénateur me dirige vers les malotrus. Et vlan ! Je balance l’eau glacée à la figure de Tony !

Comme propulsés par un ressort, les deux macaronis sont sur leurs jambes. Je profite de l’effet de surprise pour attraper le Tony par le cou. Du bras droit, je lui serre le colback, tandis que je lui bourre la gueule de crochets du gauche. Le lascar encaisse sans broncher. Il n’y a qu’au cinéma que, d’un seul marron, on met le méchant K.O. ! Le second italien a plongé dans mes jambes et me culbute. Je tombe au sol entraînant Tony dans ma chute. On roule l’un sur l’autre dans la bouillie à la sauce bolognaise, la vinasse et la vaisselle brisée. Pendant que je suis aux prises avec Tony, l’autre qui s’est relevé me bourre les côtes de coups de pied. Ma chemise blanche est tachée de rouge. Je saigne. Non : c’est Tony qui s’est coupé la main avec des débris de verre. J’arrive à me relever. Les gnons pleuvent de part et d’autre, mais j’en encaisse plus que j’en donne. À deux contre un, le combat est iné­gal. Je bats en retraite.

- On l’achève dans les chiottes ! , gueule Tony, tout en essayant de me pousser vers «le petit coin». 119

À reculons, je pare les coups comme je peux. J’en prends plein la tronche. J’ai plus la vue très claire ; assez quand même pour m’aper­cevoir tout à coup qu’un des deux n’est plus là. Dans un flash, je l’entrevois tenu à distance par Monsieur Henri qui le ceinture.

- La policia !, gueule quelqu’un du dehors.

En un éclair, la salle s’est vidée. Mes deux pugilistes ont déguerpi, entraînant à leur suite l’ensemble des spectateurs ; et je me retrouve tout hagard, seul au milieu des décombres à l’exception de mon sauveur et de la famille Giuliano qui n’en croit pas ses yeux devant l’ampleur des dégâts causés par la bagarre.

Faute de combattants, le pauvre flic ne peut constater qu’un «certain désordre matériel». Aucune victime et les propriétaires des lieux ne portent pas plainte. Le pauvre agent de police n’y comprend goutte et s’en retourne mollement régler la circulation au carrefour voisin, visiblement soulagé de ne pas avoir à dresser procès-verbal. Il est probable qu’il ne savait pas écrire.

Après cet incident musclé, il n’était pas question de demeurer un jour de plus dans cette pension. Les macaronis m’auraient un jour ou l’autre cherché d’autres noises. J’acceptai donc avec soulagement l’offre de Monsieur Henri et déménageai aussitôt mes maigres affaires dans la villa de l’Avenida Los Chaguaramos où il résidait épi­sodiquement avec ma mère. Notre homme était souvent absent du domicile «conjugal», soit qu’il fût en voyage d’affaires, soit que d’autres «domiciles conjugaux» ne le retinssent ailleurs… (…)

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