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HIMAYA, roman d'une musicienne inspirée...

MEMOGRAMES - Colette MOUREY -Himaya - cover.jpg   Les éditions Memogrames sont généralement frileuses face au genre romanesque, trop abondant pour qu’un bon roman publié par un petit éditeur puisse aisément se faire une place au soleil face aux mammouths de l’édition. Notre coup de cœur pour Himaya, bref roman à la thématique très actuelle et à l‘écriture dense, de la Française Colette Mourey, est donc une exception dans notre catalogue. Musicologue et compositrice réputée, l’auteur n’est pas novice en écriture puisqu’elle a publié plusieurs ouvrages sur la musique. C’est toutefois sa première œuvre littéraire, son premier roman, un roman court, mais intense ou plutôt, diront certains, un récit poétique...

   Himaya, jeune médecin parisienne d’origine sahraouie, connaît un destin exceptionnel, à travers une existence dont les périples la conduisent d’un camp gitan à la bourgeoisie européenne puis à l’ashram, en Inde, dans lequel elle connaîtra son éveil.

   Vénérée comme un marabout dans son pays d’origine, dans lequel elle aura longtemps exercé comme guérisseuse, c’est en se prosternant devant sa tombe que son fils rebelle, Mahimo, l’auteur de l’ouvrage, trouve enfin sa mission de vie.

   Traversant de nombreuses sociétés plus ou moins pluriculturelles, le roman laisse se côtoyer autant de différentes médecines, comme plusieurs visions du monde, au travers d’us et coutumes parfois radicalement opposés.

L’AUTEURE

MOUREY Colette - portrait.jpg   Née à Kenitra, au Maroc, en 1954, la musicienne, compositrice et musicologue française Colette Mourey, initialement guitariste classique et pianiste, a enseigné la didactique et l’esthétique de la musique auprès de futurs professeurs à l’Université de Franche-Comté.

Parmi plus de mille œuvres et arrangements divers, nous relèverons notamment Abacus, récemment distingué par l’Unesco, le World Concerto ou encore Sad O’Clock Soul Dance, pour le cinéma.

   Chercheuse indépendante en musicologie, elle est l’inventrice d’un nouveau système musical transculturel, l’hypertonalité, et l’auteure de L’Intelligence musicale, Essai sur le son mental, Synergies : De l’espace musical à l’espace urbain. Son bref roman Himaya inaugure une démarche littéraire traitant de destinées féminines variées et pluriculturelles, ayant objectif de magnifier l’image de la femme dans tous ses rôles, du plus familial, quotidien et domestique, aux missions professionnelles, politiques, spirituelles et philosophiques que celle-ci peut pleinement remplir.

Colette MOUREY, Himaya - roman - coll. Horus - 164 pp. format B6 - Edition brochée : 13 € - disponible en librairies en France et en Belgique à partir du 1er novembre 2016

Lisez l'interview de Colette Mourey à propos de son roman Himaya. Cliquez ci-dessous :

INTERVIEW

Colette Mourey, vous avez un magnifique parcours musical. Après des études de musicologie à la Sorbonne, vous avez été d’abord guitariste classique, mais aussi pianiste. Vous avez enseigné l'écriture, l'esthétique et la didactique de la musique, notamment à l'Université de Franche-Comté, et êtes une compositrice féconde, avec plus de mille œuvres jouées dans le monde entier. Vous avez aussi publié plusieurs ouvrages de réflexion sur l’art musical. Et là, vous voilà subitement romancière, avec une héroïne qui n’est même pas musicienne, mais médecin. Himaya est un bref roman, mais d’une écriture intense et pure. Un ovni littéraire dans une carrière musicale : que se passe-t-il ? La musique ne vous inspire-t-elle plus ?

Très régulièrement, au cours de ma carrière musicale, j’aurai chanté et fait chanter et, surtout, j’ai été amenée à composer de nombreux cycles de mélodies, sur les textes d’immenses poètes : Victor Hugo, Verlaine, Butor et bien d’autres : pour moi, il n’y a pas antinomie entre littérature et musique, mais deux arts, très souvent unis dans l’histoire (par exemple, dans le lied, l’opéra, la cantate, l’oratorio…) et extraordinairement complémentaires. Cela dit, à travers la composition vocale, j’ai pris conscience qu’il était tout aussi intéressant d’écrire, vu sous l’angle littéraire, que de composer, d’un point de vue strictement musical.

Evidemment, je ne souhaite aucunement abandonner la composition : nantie d’une double expérience, je constate que les discours musical et littéraire obéissent à des principes extrêmement voisins, et je m’intéresse, d’ailleurs, tout particulièrement, aux rapports entre les mots et les sons (au premier plan dans la poésie et dans la mélodie vocale) et aux rapports structurels parfaitement analogues que l’on retrouve dans les œuvres achevées (elles réalisent toutes un invariant, un « nombre » fondateur), que ce soient des symphonies ou des romans (je travaillais à une symphonie, en écrivant Himaya).

Ensuite, pourquoi un roman ? – qui est, en fait, dans Himaya, très exactement un « récit poétique », un peu comme une « parabole des temps modernes » : l’idée a certainement germé d’une intense envie de « raconter », plus que de simplement « évoquer », comme dans les poèmes que j’écris fréquemment (Une publication de mon poème : « Le Phare de Joinville » a même eu lieu, dans une revue pour enfants, alors que j’étais encore à l’école élémentaire).

Et de voir si ladite narration était autant possible - en employant des mots et des phrases, et aussi efficace que cela l’est en musique (même purement instrumentale) !

Enfin, il y a eu cette amitié avec l’immense poète et écrivain Michel Butor, tandis que je composais sur ses textes, qui a très certainement contribué à raviver mes souhaits profonds : comme je l’ai déjà raconté, dans une vision fulgurante, j’avais à peine trois ans et demi que je savais que j’écrirais et que, pour une part, ce serait de la musique. En fait, on connaît son destin, beaucoup plus et beaucoup plus tôt qu’on ne le croit !

Je profite maintenant de ma récente retraite pour consacrer tout mon temps à approfondir parallèlement les deux types d’écritures. Peut-être, d’ailleurs, en tirerai-je un ouvrage d’esthétique comparative ?

Votre couple était ami avec le romancier Michel Butor, décédé cet été. Et la poésie de ce dernier vous a inspiré des créations musicales. Pouvez-vous nous en parler brièvement et nous expliquer pourquoi ces passerelles entre littérature et musique ?

     J’ai écrit de nombreux cycles de mélodies, sur des poèmes de Michel Butor : les « Chansons de la Rose des Voix » (en 5 tomes), « Mers et Monts », les « Chansons Spiraliques », « Les Esprits du Val », « Sous l’écorce vive » (tome 1), « Tango » et bien d’autres, tous ces cycles de mélodies étant publiés aux Editions Reift et aux Editions Soldano. J’aime énormément le langage de Michel Butor, et sa poésie non ponctuée, si musicale et tellement évocatrice – avec ces correspondances cachées qu’il tisse entre les mots et l’extraordinaire originalité du choix de ceux-ci, m’aura, durant toutes ces dernières années, inspirée à de multiples reprises.

Ce qui est très curieux, c’est que, lorsque nous nous sommes rencontrés, Michel Butor ne savait pas que j’écrivais, au plan littéraire (et de la poésie, que je note depuis toujours, et un premier roman) et, de mon côté, je ne savais pas qu’il était un excellent musicien, violoniste, chanteur à l’occasion, infiniment mélomane et souvent entouré de nombreux musiciens ! Bref, il n’y avait qu’une moitié de chemin à parcourir, que ce soit dans un sens ou dans l’autre !

Nous préparons activement un « Hommage à Michel Butor », pour 2016-2017, en réunissant, dans des concerts, les œuvres de tous les compositeurs qui auront écrit sur ses textes, et il avait accepté, durant ces événements, d’assurer la voix de récitant. Nous donnerons les concerts sans lui, malheureusement, mais avec nos pensées les plus profondes pour l’immense écrivain qu’il était et la splendide image humaine – si humble et si cordiale, qu’il nous laisse ! C’est, probablement, ce que l’on appelle, par-delà la mort, un « héritage » …[1]

Mon mari est le scientifique, parmi tous ces littéraires et ces artistes, passionné d’acoustique : il a écrit, parmi de nombreux autres ouvrages, aux Editions Marc Reift, un « Précis d’Acoustique Musicale » et travaille thématiquement sur « de l’acoustique à la musique ». D’où son rôle essentiel, dans les projets que nous élaborons, puisqu’il apparaît doublement comme un expérimentateur et un théoricien et peut, par exemple dans les Salons, expliquer ce que les gens appellent « solfège » par une approche phénoménale qui leur parle tout de suite.  

Pourquoi avoir choisi une héroïne médecin, et non musicienne ? D’où, dans Himaya, les choix médicaux sont au premier plan : là aussi, plusieurs cultures se heurtent. Quelle est votre opinion profonde sur ce sujet ?

Le personnage principal, Himaya, est une femme qui « s’en est sortie » : ayant vécu sa scolarité depuis une cité banlieusarde – un milieu défavorisé, elle a brillamment réussi, durant ses années universitaires, jusqu’à même opter pour une voie scientifique et devenir médecin urgentiste. Donc, elle donne une image très positive de la femme, d’autant plus qu’elle a toujours aimé et respecté son milieu familial, s’y investissant beaucoup, durant toute son adolescence.

Effectivement, tout au long de l’ouvrage, plusieurs approches de la médecine s’opposent constamment : celle que l’héroïne a apprise à l’Université et qui découle de méthodes investigatrices « scientifiques », le plus souvent incontestable, mais qui abuse de l’argument d’autorité et s’est finalement trop éloignée de la nature et de l’« holisme » qui y prévaut.

Par opposition, la médecine gitane et la médecine sahraouie – toutes deux traditionnelles, basées sur l’oralité et la longévité culturelle, placent au premier plan le pouvoir de l’esprit sur le corps : que ce soient les passes magnétiques de la vieille gitane ou la puissance de la méditation que pratique Himaya ; toutes deux aussi privilégient les simples et se contentent d’éléments prélevés dans la nature, qu’elles utilisent dans leur intégrité, tels qu’ils se présentent : ce qui nous ramène à l’essentielle organicité du lien qui existe entre nos enveloppes corporelles et Gaïa la Terre, puisque nos corps sont originellement « harmonieusement » intégrés au monde qui les environne, et « harmoniquement » formés des mêmes éléments de base.

Bien évidemment, le roman ne tranche pas – je ne prends pas parti : d’autant plus que la recherche contemporaine tend à opérer la synthèse entre les traditions du monde entier et les découvertes modernes, jetant continuellement des ponts entre une médecine dite « classique » et le domaine que l’on a qualifié (à tort et à raison) de « médecines douces ».

L’idéal restant de tendre vers une médecine « holistique » : qui prenne en compte la personnalité dans son entièreté et son intégrité, chaque être humain vivant sur des équilibres qui lui sont propres.

Vous abordez aussi la thématique des « mariages arrangés », d’où la rupture de l’héroïne d’avec sa famille : quel est le message du roman dans ce domaine ?

Effectivement, Himaya ne peut pas se résoudre à accepter le mariage que ses parents lui ont arrangé : elle en tombera malade, ce qui rendra impossible sa célébration et ce qui lui permettra d’achever ses études et de s’engager dans la vie professionnelle occidentale. Il est tout à fait normal que cela ait généré une rupture d’avec son milieu d’origine, qui reste très traditionnel.

Personne n’a tort, personne n’a raison : c’est plutôt le clivage « traditions-modernité », qui se lit à travers l’ensemble du récit, une modernité techniquement inéluctable, progressant à une vitesse foudroyante, certes indispensable à l’espèce humaine, et des traditions qui correspondent à des besoins psychosociologiques fondamentaux, qui comblent le vide de l’âme, qui ont un profond pouvoir sécuritaire, notamment, et qui s’avèrent, pour cela, parfois irremplaçables - outre leur faculté d’engendrer la cohésion et de répondre, très simplement, aux questions existentielles, par des paraboles qui constituent une première étape de formulation, dans l’évolution de la pensée humaine.

C’est sûrement le personnage de Daniel, qui a le dernier mot : il est laïc et républicain, et lui a la faculté intellectuelle de philosopher, ce qui reste à développer, pour ce qui est de l’ensemble de la population.

Himaya choisit ses mariages : à notre époque, c’est normal ! Il faut cependant se rappeler que, dans notre civilisation occidentale aussi, les mariages arrangés ont longtemps prévalu.

Depuis que nous avons conscience de notre droit fondamental à être libres (rappelons le rôle qu’a joué la Révolution Française), nous savons que nous pouvons par nous-mêmes choisir nos engagements, quels qu’ils soient. C’est un sentiment qui a grandi parallèlement à l’école romantique (cette apparition brutale du « je » et d’un « je » tourmenté et passionné, dans l’art et la littérature, dès le début du dix-neuvième siècle, donnant naissance à l’intimisme des premiers lieder) et qui est d’autant plus prégnant aujourd’hui que l’égo est (trop) souvent au premier plan, dans nos sociétés occidentales.

Himaya n’est pas la narratrice de son cheminement. Vous avez choisi son fils pour raconter sa vie. Pourquoi et pourquoi pas soit un narrateur extérieur, soit vous directement ?

Sans en être bien conscient, Mahimo va incarner très exactement ce pont entre modernité - puisqu’il a été élevé dans un pays occidental à l’esprit cartésien, et tradition - parce que, à travers l’adoration qu’il voue à son oncle Aksil et les beaux souvenirs qu’il a de sa mère, sa rébellion continuelle - qui le mène jusqu’à la prison, va le pousser ultimement à se dépasser : peu à peu, en étudiant leurs us et coutumes, dans ce village saharien qui est le berceau de sa famille, il devient un héros parce qu’il a conquis deux mondes, le moderne et l’ancien, et un écrivain, parce qu’il a trouvé les écritures inachevées de sa mère et qu’il va conduire à son terme la quête qu’elle avait engagée.

Quant à toute mère – si l’on revient à l’image de la femme, c’est tout à fait vrai qu’elle se réalise – aussi, à travers ses enfants, dont l’éducation aura constitué une grande partie de sa mission !

Enfin, contrairement à certains préjugés, Mahimo ne craint pas d’écouter une femme, d’apprendre d’elle – mais cela reste prégnant, en général, dans la culture originelle du Sahara.

Dans le temps du roman, chaque temps individuel s’éprouve indépendamment des autres temps, comme si aucun événement ne pouvait jamais tout à fait coïncider : c’est un choix délibéré de ma part, et c’est aussi pour cela qu’une même tâche est remplie par deux personnages successifs, Himaya et Mahimo. Nous passons : les missions, comme les œuvres, restent !

Ici, j’ai choisi la transparence, observant en silence mon petit monde : il n’y a aucun jugement, dans cet ouvrage, tous les personnages ont leur faisceau de raisons et témoignent surtout - comme je le souligne dans le dernier chapitre, des méandres tortueux de ces chemins qui nous conduisent, pas à pas, à l’amour fraternel véritable.

Pas de narrateur omniscient non plus, parce que le sujet est grave – ces errements auxquels nous conduisent une polyculturalité quand elle est mal vécue, et parce que, aussi, l’amour ne peut se partager que par une forme d’immanence : c’est important que le lecteur évolue de façon autonome, à partir du contact direct qu’il noue avec les pensées elles-mêmes des personnages, qui se présentent à lui en l’absence de toute médiation apparente – de tout point de vue extérieur, en communiant d’âme à âme.

Il n’y a aucun rapport entre ce que vous aviez écrit, avant Himaya, et ce roman : ou établissez-vous des liens ?

Jusqu’ici, à part mes cours, j’ai principalement proposé et rédigé des ouvrages tournant autour de la musicologie : esthétiques, comme : « Vous avez dit classique ? » ou « Vous avez dit Baroque ? », ou plus fondamentalement de recherche, comme « L’Intelligence Musicale », qui étudie cette forme d’intelligence, « Essai sur le son mental – de résonner à raisonner », qui analyse le substrat sonore de la pensée, « Résonance », qui pèse l’importance du phénomène physique de résonance, et « Synergies – de l’espace sonore à l’espace urbain » qui traite de l’irremplaçabilité citoyenne de la pratique d’un art collectif, comme de la contemplation des œuvres et des monuments sociaux dont l’humanité aura jalonné son évolution. J’ai aussi écrit des ouvrages sur la médiation culturelle (« Vers une approche des écrits musicaux ») et sur la pratique de la relaxation, à l’usage des musiciens (« Séance quotidienne de relaxation-concentration »).

Par le développement de l’intelligence musicale, j’ai démontré qu’on se reliait à une forme d’intelligence plus large : conjointement cénesthésique, synesthésique, émotionnelle et sentimentale, ce qui nous rend mieux perméables à nos intuitions profondes, en complément d’une réflexion plus strictement intellectuelle et conceptuelle. Notre pensée, dans sa complétude, incarne tous les aspects que je viens de citer et ils sont indissociables. J’ajouterai que l’art, en général, accroît nos facultés imaginatives, ce qui est absolument indispensable dans tous les domaines, dont la science (l’intuition est responsable des plus grandes inventions humaines).

Imagination et intuition s’avèrent souvent des qualités dites « féminines » (un peu à tort, d’ailleurs), tandis qu’on considérera comme masculin l’intellect (là aussi, c’est, bien sûr, contestable). La vérité est dans cette remarque préliminaire que formule notre héroïne : à savoir que « Dieu » (ou l’intelligence cosmique au sens large, sans connotation) revêt un double aspect « masculin » et « féminin ». Bâtis à l’image de ces forces créatrices qui nous ont modelés, nous sommes tous, comme le démontre si bien la psychologie moderne, à la fois « masculins » (nous avons des traits plus masculins) et « féminins » (la part de féminité en nous reste essentielle à notre équilibre).

Si on allie les qualités féminines et masculines de notre esprit, on est immanquablement immédiatement conduits, comme dans l’interprétation et la composition musicales, à syntoniser l’action de nos deux hémisphères cérébraux, en particulier (c’est à peine plus complexe, en fait), ce qui nous conduit à une complétude de la pensée vers laquelle il est important de tendre, comme à une utilisation plus globale de l’organe qui la produit.

Si l’on considère la question d’un point de vue historique, depuis l’aube des temps, c’est l’image de la déité féminine, de la Mère nourricière, de la Terre-Mère inspiratrice, qui parcourt les cultures premières du monde entier.

Or, nos civilisations modernes ont tendance à lui préférer une vision en apparence trop exclusivement masculine, évoquant un « Dieu » dont on oublie que le concept se réfère à une entité unitaire, certes, mais par laquelle se réalise une synthèse de la bipolarité que nous percevons dans l’univers : effectivement, l’intelligence cosmique se traduit par des énergies doublement « masculines » et « féminines », « yin » et « yang » …

La femme incarne un rôle parfaitement symétrique à celui de l’homme et leurs missions sont indissolublement liées depuis la nuit des temps.

D’où ce travail autour de l’image féminine, si fragile dans le monde contemporain : la femme incarne un véritable « pont » entre traditions et modernité, puisqu’elle reste le pilier familial et domestique, tout en pouvant et devant s’exprimer corollairement sur la scène publique, autant professionnelle que politique, réflexive et spirituelle…

Cette mise en scène du rôle de la femme, qui demeure tout au long du roman multiforme et ouverte, m’apparaît comme aussi essentielle, finalement, que l’étude de notre patrimoine culturel, artistique et musical ou une réflexion plus large sur notre devenir et notre destinée.

Ce roman sera-t-il une parenthèse, une respiration alternative et retournerez-vous ensuite à vos compositions musicales et à vos écrits spécialisés de musicologue ou avez-vous l’intention de poursuivre, parallèlement à la musique, cette aventure littéraire ?

En fait, je mène les trois démarches de front. Dans mon ordinateur, il y a en ce moment une symphonie en relecture, un ouvrage sur le romantisme musical, mon manifeste : « Principes de l’hypertonalité » et le roman suivant, qui est presque terminé.

Dans « Résonance », j’ai insisté sur ces « translations » que l’on pouvait opérer, à partir des données brutes : lorsqu’une connaissance nous parvient, encodée d’une façon ou d’une autre, on la ramène à son état premier pour la réencoder différemment ensuite, tout à fait similaire à elle-même, à travers un autre langage et dans un autre champ disciplinaire. C’est, d’ailleurs, tout à fait analogue à ce qui se passe dans nos ordinateurs, que nous avons inventés et structurés par mimétisme avec le fonctionnement de notre pensée humaine.

C’est aussi cela, que je suis en train de vivre – toutes mes vocations s’unissant, finalement ; et, j’en tirerai un livre sur l’école (« L’école, la vie ») - en chantier en ce moment, sachant que les transpositions que j’effectue quotidiennement sont la voie royale vers une interdisciplinarité intégrale.

Je peux l’exprimer encore autrement : lorsque j’écrivais Himaya, j’avais constaté avec surprise (et une joie rétrospective, parce que j’avais déjà travaillé sur « Résonance »), que les vecteurs discursifs et la structure étaient exactement pareils à ceux de la symphonie - très différente, qui s’élaborait dans le même temps – j’alternais les deux.

Donc, votre prochain roman, déjà presque finalisé, sera lui aussi consacré à un destin féminin. Vous parlez de femmes par facilité, parce que vous êtes vous-même femme - un premier roman est toujours très personnel si pas autobiographique - ou ce choix cache-t-il un dessein secret, voire une démarche militante féministe ?

Effectivement, l’héroïne du roman suivant est une hôtesse de caisse d’origine asiatique, qui habite une « cité » banlieusarde européenne ; quant au troisième, il met en scène, dans un univers essentiellement rural, des femmes agricultrices et évoluant dans le monde artisanal – artisans elles-mêmes ou femmes d’artisans.

De façon personnelle, je pense avoir vécu entre deux univers : dans ma prime enfance, la femme était encore très soumise, travaillait peu souvent (ou pour aider son mari, ou par une nécessité absolue) de façon à incarner la stabilité domestique et familiale de son « foyer ». C’étaient les exemples que j’avais sous les yeux.

Par bonheur, le lycée et l’Université, lieux très ouverts, nous auront insufflé d’autres ambitions, sans restriction aucune ! A ma génération, nous avons toutes embrassé une vie professionnelle, avec enthousiasme !

Et puis, au vu des récents événements, la question de la place de la femme semblerait être aujourd’hui posée à nouveau et son statut fragilisé.

Je ne suis pas féministe (la génération de ma mère l’aura été beaucoup plus intensément) : je milite pour un respect mutuel entre hommes et femmes, qui peuvent tous effectuer des tâches semblables, tout en ayant, bien entendu - et heureusement ! leurs spécificités.

C’est une immense joie, pour une femme, que d’être l’ange gardien de son foyer, que d’assurer la subsistance de son époux et de ses enfants, que d’élever ses enfants…Cela dit, cela ne lui interdit pas de jouer d’autres rôles, à l’extérieur de chez elle, qui contribuent d’ailleurs immensément à rendre intelligente l’éducation qu’elle offrira à ses petits.

D’un autre côté, l’homme, en tant que père, joue, lui aussi, un rôle crucial envers ses enfants. Il participe aux tâches journalières - souvent c’est lui qui bricole et effectue les travaux de force. Et, bien heureusement, parce que c’est le sens de la vie à deux, la plupart du temps, les époux s’associent dans toutes les tâches, jardinent ensemble, vivent ensemble à la maison, sortent ensemble…

Etes-vous optimiste quant à l’évolution du statut de la femme au 21e siècle ou plutôt atterrée par le sort qu’on lui réserve trop souvent, sous le poids des traditions : tantôt voilée, ne pouvant sortir seule, interdite de conduire un véhicule, tantôt simple objet sexuel, victime de viols collectifs, à qui l’on veut interdire d’avorter, même en cas de viol, d’inceste ou de risque médical, ou encore traitée comme une main-d’œuvre docile et bon marché ?

Effectivement, je suis d’autant plus atterrée que je suis née dans un Maroc qui reste pour moi lumineux : on a toujours eu, dans mon enfance catholique pratiquante, d’immenses amis musulmans modérés (comme c’était le plus souvent le cas, à ce moment-là) – j’oserai dire que, durant mes jeunes années, c’était plutôt la religion catholique qui faisait preuve d’intolérance !

Je rappelle juste que, à l’époque, à la messe, les femmes portaient un foulard, tandis que les hommes se découvraient… Je ne suis pas contre une tradition, n’importe laquelle : je sais qu’elle peut contribuer à donner du sens à la vie. Mais je milite activement pour la laïcité, une neutralité totale de l’espace public (dès que vous portez un insigne quelconque, le dialogue devient impossible) et un amour fraternel universel, que la fonction publique traduit par les mots « neutralité bienveillante » - ce qui me semble le minimum dont on doit, à chaque instant, témoigner !

La femme n’est pas en danger en occident, même si toutes sortes d’interdictions et de signes distinctifs commencent à devenir trop voyants : incompatibles qu’ils sont avec l’esprit très ouvert de nos démocraties !

Mais les femmes restent très infériorisées et beaucoup trop souvent violentées dans l’immense majorité du monde : ces fillettes qui n’ont pas le droit à la scolarisation, ces femmes qui sont mutilées, battues, lapidées…

Dans le même temps, une partie de nos jeunes ne réalise pas la chance d’habiter un pays de respect et de droit : lorsque des bandes se livrent à des viols collectifs, on retourne à la barbarie des temps anciens - la violence et le sadisme, d’ailleurs, ne pouvant entraîner qu’une violence redoublée ! Là, et pour les protéger d’eux-mêmes, nous devons, dans toutes nos décisions, nous souvenir que nous appartenons à des états fraternels et justes et que, pour qu’ils le restent, la punition se doit d’être exemplaire !

J’y ajouterai toute l’aide psychosociale qu’il faut apporter aussi, l’éducation restant le grand remède – c’est le « Chassez l’ignorance » de Victor Hugo, qui aura aujourd’hui repris tout son sens ! Le mot « respect » doit absolument dominer nos relations !

Pourquoi donc, alors que vous habitez Besançon, choisir un éditeur belge qui, de surcroît, publie plus volontiers des essais philosophiques, des monographies et des études historiques que des romans ?

Pourquoi le choix de la Maison d’Editions Memogrames ? Parce que je travaille énormément sur la citoyenneté, pour le roman suivant – depuis la « cité-Etat » antique jusqu’à ce quartier excentré moderne qui rattroupe trop souvent tous les états de la misère humaine, et que, du coup, je m’étais intéressée à d’autres ouvrages du même éditeur.

Et, surtout, en réalisant que nous avons un idéal intellectuel et spirituel commun : à savoir, bien connaître ses racines (être « centré ») pour se projeter dans l’avenir avec une philosophie véritablement humaniste (pouvoir, en pleine conscience, se « décentrer », avec compassion et respect, rebondir et rester ouvert).

C’est, dans le même temps, un vif remerciement à la Belgique, qui avait lancé ma carrière de jeune interprète en guitare classique, par le biais du Festival de Bruxelles, et où résident maintenant nos enfants et petits-enfants.

Le mot de la conclusion : qu’attendez-vous, finalement, de votre étude de la Femme ?

La Femme – les femmes – incarne au plus près cet amour et cette souffrance parfois immense que nos sociétés vivent au quotidien : c’est elle qui nourrira l’enfant, qui créera de toutes pièces un foyer accueillant, qui confortera, par sa sérénité, sa descendance ; en même temps, elle peut et elle doit jouer un rôle très actif, professionnellement, politiquement, philosophiquement, spirituellement…et sa place dans la société aurait pu tellement se fragiliser, ces dernières années !

Je rappelle, pour conclure, que nous avons tous en nous une part « féminine » et une part « masculine », cet amalgame d’« abandon – acceptation » et de « force active » qui nous pousse en avant : aimons tous en nous nos qualités et féminines (l’intelligence sensitive, l’intelligence du cœur, l’intuition…) et masculines (la propension à l’action et à la conceptualisation), puisque, tous, nous possédons tous ces traits, et qu’une pensée complète englobe tous les aspects précités.

 

 

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