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Nouveauté "Education et Formation"

BERNARD GAREL, LE PROFESSEUR-ÉCRIVAIN QUI DÉFIE LE MAMMOUTH

photo Garel - cover's page 4.jpg   Né à Pleudihen, dans les Côtes d’Armor, au début des années 1950, Bernard Garel fit ses études à Saint-Malo et boucla des études de droit à l’université de Rennes, qui le menèrent vers une carrière d’enseignant.

   Bernard Garel est professeur et écrivain. En 2000, son livre Mines Flottantes, paru chez Ramsay, a obtenu le Prix du Roman au festival littéraire de Centre-Bretagne à Carhaix, mais aussi d’élogieuses critiques dans Le Monde, l’Express et Ouest-France notamment.

   En 2014, il publie La Sexophobie de l’Eglise, un témoignage accablant pour la hiérarchie catholique dont, affirme-t-il, la misogynie et l’homophobie la font courir à sa perte. Il nourrit sa démonstration de nombreuses références et de sa propre expérience.

   Cette fois, le Breton choisit de publier chez un éditeur belge, Memogrames, dont le fondateur et actuel directeur fut permanent syndical dans l’enseignement pendant près de vingt ans, avant son virage vers l’édition. Memogrames est notamment l’éditeur du guide de Rémi Boyer et José-Mario Horenstein Souffrir d’enseigner… Faut-il rester ou partir ? que des centaines d’enseignants français, en désespérance de leurs conditions de travail, ont consulté et que le nouveau ministre de l’Education mentionne à deux reprises dans son livre L’École de demain : Propositions pour une Éducation nationale rénovée.

   Le livre de Bernard Garel, Danse avec le Mammouth (sous-titre : Une école décomplexée) paraît dans la même collection « Education et Formation ».

   L’Education nationale, baptisée autrefois le Mammouth, est une colossale machinerie, qui a bien souvent une légèreté de pachyderme coincé dans une cabine téléphonique. Alors, élèves, parents, enseignants en sont à esquisser des pas de danse devant le Mammouth, des pas de deux de trois.

   Ce sont ces pas facétieux que nous raconte le livre de Bernard Garel, dans un style alerte, coloré, très plaisant, à coup de séquences courtes, nourries d’anecdotes qu’il a vécues. Ce qui n’exclut pas la réflexion, bien au contraire !  Avec un humour réjouissant, mais sans complaisance, ni tabou, Danse avec le Mammouth invite à espérer ou à devoir inventer, sur la marge ou non, une autre école.

   A l'exemple de ses personnages de romans, Bernard Garel pourrait reprendre à son compte ce mot d'Edgar Morin : je n'ai jamais été domestiqué. Si l'auteur nous émeut, c'est qu'il n'est rien d'autre que notre semblable : nous avons seulement à vivre, dit-il. En toute liberté et conscience. D'où les récits lumineux, saisissants, de Danse avec le Mammouth.

Cliquez ci-dessous pour lire l'interview de Bernard Garel

L'INTERVIEW DE Bernard GAREL

En préambule, vous pouvez expliquer le titre  Danse avec le Mammouth ?

dessin Mammouth revisité.jpgEt le dessin de la page de couverture… Pour son sourire, son humour ! J’ai en mémoire ce mot de Maurice Nadeau, quand on aime la vie, on est très joyeux et très moqueur. Ce livre a cette ambition, parler joyeusement de l’école, avec malice, humour.

Et le Mammouth ?

C’est une expression ancienne. L’éducation nationale est une énorme machinerie. Un mastodonte, qui souvent écrase, étouffe, rabote…la créativité, la fantaisie, l’énergie, la liberté. Alors on se donne de l’air, on se rebiffe, des pas de danse que l’on esquive devant le Mammouth, des pas de deux de trois. Pour l’amadouer, lui résister.

Vous insistez beaucoup sur le plaisir. Le plaisir d’apprendre, le plaisir d’enseigner.

C’est essentiel. Bien sûr, nous voulons tous enseigner, apprendre, et du mieux possible ! Mais pourquoi faudrait-il le faire avec une mine de déterrés ? A propos des films, Alain Resnais répétait à l’envie, il faut du plaisir pour ceux qui le regardent et pour ceux qui les font. Il en faut aussi à l’école. Ce qui gangrène la vie scolaire, salles de classe et salles de prof, et par-delà, la vie sociale, politique, culturelle, religieuse, syndicale, c’est l’esprit de sérieux. Une précaution excessive à peser ses mots, à ne pas déranger, un souci d’emboîter le pas au groupe, à l’autorité…

Ce n’est pas votre fort ?

Malgré moi…Tous mes efforts de respectabilité sont généralement ruinés par des propos incongrus, des lapsus, des actes manqués, qui sont autant d’entorses aux règles d’usages.

Vous en jouez aussi …

Jean-Michel Ribes appelle le rire un brûleur d’ennui. C’est bien dit. Le mal premier de l’école c’est l’ennui. Un mal sournois, insidieux ; un mal sentencieux, saoulant. Vous vous rappelez vos heures de classe, des heures interminables, tassé  sur votre chaise et table, le dos vermoulu, à combattre la fatigue, la faim. Je ne l’accepte pas. Par pitié, je veux que ça bouge, que ça remue, s’active. Que ça réagisse, s’anime. Et réfléchisse, encore et toujours. Qu’ils aient plaisir à venir en cours, de l’envie et du bonheur d’apprendre. Est-ce trop demander ?

Et pour vous-même ?

Comment pourrait-on leur donner ce plaisir d’apprendre si nous-mêmes nous n’avons pas celui d’enseigner ? Et puis c’est une même et seule énergie qui pousse à apprendre. Une intelligence en réussite crée du plaisir, et de concert, le plaisir stimule l’activité mentale. A contrario, la peur verrouille la pensée ; le doute, le manque d’estime de soi compromettent l’apprentissage.

La confiance est un autre de vos thèmes majeurs.

Lorsque la confiance manque, tout devient difficile. Elle est la clef des multiples apprentissages qui émaillent la vie d’un homme et d’une femme, de la vie scolaire à la vie professionnelle, sociale.

Et l’école y répond mal ?

C’est bien ce que l’on reproche à l’éducation traditionnelle : elle ne sait pas lutter contre ces failles énormes de la confiance en soi, si fondamentale pour les enfants. Ce sont les propres mots de François Nyssen, aujourd’hui notre ministre de la culture.  Cohérente, elle a créé une école alternative, un lieu destiné à des enfants qui n’ont pas trouvé leur place dans le système éducatif traditionnel incapable de leur donner confiance. Le gâchis est énorme, on devrait tous aller au TGI porter plainte.

Mais vous êtes aussi très exigeants avec vos élèves !

On leur demande le meilleur et c’est cela notre respect. Je leur dis toujours : je ne veux pas que vous appreniez par cœur, sans comprendre. C’est insulter votre intelligence, lui faire peu de crédit, que d’apprendre comme des bœufs, la truffe dans la luzerne, à ingurgiter bêtement un cours. Et ça ne marche pas. Voulez-vous traîner encore 2-3 ans au lycée, contraints comme des gamins ?

Vous leur parler toujours aussi franchement ?

Je ne sais pas faire autrement, et ils ne sont pas idiots, ils comprennent.

Vous bataillez contre les fausses bonnes idées, les idées simples.

Les idées simples sont séduisantes, enjôleuses, mais creuses, paresseuses. Et au final, mensongères.

Par exemple ?

Par exemple, c’est une seule affaire de volonté, il suffit de vouloir pour pouvoir.

Vous écrivez que c’est insidieux, nocif.

Parce qu’on a tôt fait de vous reprocher l’échec. La raison serait que l’on aurait manqué de volonté, on aurait démérité.

Vous douchez le principe de méritocratie.

On voudrait nous faire croire à une réelle égalité des chances. Seuls le quotient intellectuel et l’effort des élèves expliqueraient leur réussite, il la devrait à leur talent, leur intelligence, leur volonté : on appelle cela le mérite !

Ce n’est pas le cas ?

Vous savez bien que non. On occulte les effets déterminants de l’héritage socio-culturel des parents. En réalité, les dés sont pipés.

L’école entretient les inégalités ?

Difficile de le nier, les élèves en échec sont en majeure partie de milieux modestes, défavorisés.

L’échec scolaire est…

Une plaie. Du poison dans les veines et le cœur. Ce qui m’étonne, c’est qu’on parle relativement peu, et très insuffisamment, de ses méfaits, du mal qu’il génère. L’échec porte atteinte à l’image de soi, mais lorsqu’il se vit à un âge où l’on est à construire cette image, il est encore plus sévèrement dévastateur. Il est de meilleurs départs dans la vie que d’y aller avec l’idée qu’on est mauvais, idiot, méprisable.

Un péché originel qui vous colle à la peau et vous plombe pour des années. Un élève en échec est un môme amoché. Meurtri, écharpé. En souffrance, quand bien même il le cacherait dans une indifférence feinte. J’en sais quelque chose, j’ai connu l’échec.

Que fait l’éducation nationale ?

Elle s’en accommode un peu facilement…Le processus de l’échec s’enclenche dès la maternelle et le primaire, et il va empirer d’années en années. C’est un combat à la mesure d’une grande cause nationale, ce serait à l’honneur d’une République et d’une démocratie d’y remédier, de se soucier davantage des plus démunis.

C’est difficile d’être prof ?

Plus qu’on ne croit. Une journaliste de FC – Louise Tourret, elle anime rue des écoles -, s’y est essayée. Quelques mois, professeur de français dans un collège. Elle en est revenue révoltée, et épuisée, comme les 9% des enseignants débutants, un burn-out, notamment les professeurs d’école, en épuisement émotionnel.

Vous dites qu’à vos débuts je donnais mon cours comme on donne la messe.

Ce n’est pas de moi mais d’un professeur qui, depuis, enseigne dans un lycée expérimental. J’aime cette réflexion de Gaston Bachelard : les professeurs ne comprennent pas que les élèves ne comprennent pas. C’est à l’origine de plus d’un quiproquo.

Vous leur dites vraiment : allez, vous savez bien, vous avez le prof le plus idiot du lycée.

. Ils sourient, ils comprennent.

Le nez du clown est le plus petit des masques ?

Exactement. Je ris de moi. Comme l’écrit Romain Gary, rire de soi est le cadeau le plus généreux qu’on puisse faire au monde. Je leur dis aussi : dieu, on m’a refilé la classe la plus idiote du lycée !

Ils réagissent comment ?

Ils savent, ils grognent pour la forme mais ils se marrent.

Vous avez réellement gagné un pack de bière en cours ?

C’était un pari, sur une orthographe, et ce pari je l’ai gagné. Mais je ne l’ai pas bu en cours, je l’ai fourré dans mon sac de sport. Et puis je bois peu.

Qu’en a pensé l’administration ?

Je ne leur ai pas demandé s’ils aimaient la bière. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, si on les divertit, ce n’est jamais que pour enseigner. Exposer, détailler, analyser, argumenter. Débattre. J’y reviens inlassablement. Enseigner est une responsabilité, je ne l’oublie jamais. Il y a toujours quelque chose à apprendre dans mes pitreries.

Vos élèves prennent un café en cours ?

A l’occasion. Moi aussi. Ce n’est pas un souci, je veux simplement qu’ils mettent tout en œuvre pour travailler. Un café, moi ça m’aide, ça me stimule. Apprendre ne doit pas être une corvée. Qui n’a pas naturellement envie d’apprendre ? Moi je me plais chaque jour à lire, à voir, entendre de 

nouvelles choses. Ce devrait être une joie de venir au lycée, de se dire, bonté, qu’est-ce que je vais encore bien pouvoir apprendre aujourd’hui !

Les profs, vous n’avez pas une si belle image dans l’opinion.

Ce sont les 18 heures/semaine, les mois de vacances. On serait des sortes d’intermittents. On en voit que la vitrine, les cours devant les élèves ne sont qu’une partie de l’iceberg. En réalité, un prof ne compte pas ses heures. Il faut essayer pour voir, comme cette journaliste de FC.

La politique ?

Bien sûr. On se bat à tous les étages. Thomas Bernhard a des phrases terribles, j’ai été à l’école et j’ai été étatisé, dit-il en substance. Il n’y a pas d’enfant libre, il n’y a que l’enfant de l’Etat, dont l’Etat peut faire ce qu’il veut.

Il y a un secret du métier ?

Peut-être. Dans le temps qu’on leur donne. Notre investissement, notre disponibilité à les écouter, à les aider, afin qu’ils trouvent la confiance nécessaire qui leur permettra de tracer eux-mêmes leur chemin. Ce que Daniel Pennac nomme un cocktail de passion, de plaisir et de lucidité bienveillante. Ces élèves, on les aime, comme Tobie Nathan, au-delà de leurs caractéristiques personnelles, pour ce qu’ils sont, des enfants, des mômes de tous âges, qui ont à apprendre.

Vous abordez dans votre livre de nombreux sujets : l’évaluation, le Qi, la pédagogie, la drogue, l’intelligence, l’autorité, la relation parents-profs, la paternité, l’orthographe, la liberté, la morale, la sexualité… que sais-je encore… Mais en conclusion de cet entretien, que diriez-vous ?

Certains soirs, quand je reviens du lycée, assis sur mon balcon à regarder un coucher de soleil, je rêve d’une autre école. Une école où l’on goûterait à la joie du savoir, à la beauté du savoir. Une école qui éduquerait à la liberté pour chacun de vivre et de penser par soi-même, hors de toute tutelle. Une école qui reconstruirait un sentiment d’appartenance à une même communauté, dans le respect. Une école de fraternité.

Vous écrivez toujours ?

Je n’ai jamais arrêté.

Vous arrivez à concilier les deux, l’enseignement et l’écriture ?

. Il y a un prix à payer.

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