Voltaire

Un récit psychanalytique...

Vrebos R.05.jpg      C’est en septembre 2017, à l’occasion de la première édition du Livre Penseur, le salon du livre laïque organisé par la Maison de la Laïcité de Seneffe en partenariat avec les éditions Memogrames, que Roland Vrebos et Luc Verton se sont rapprochés, à l’initiative de Max, le patron de la librairie liégeoise La Commanderie. Le premier a entretenu le second de son projet éditorial, un récit psychanalytique mettant en scène un professeur de morale au patronyme lourd à porter : DIEU.

   D’emblée, l’éditeur ne trouve pas le projet saugrenu car il a connu plusieurs personnes, dans la province de Hainaut notamment, ayant ce patronyme, y compris une professeure de français, Madame Dieu, épouse Dieu. Et l’éditeur d’être séduit à la lecture du tapuscrit reçu.

   Le Cas Dieu sort donc de presse début mars 2018, préfacé par le Professeur Luc Nefontaine, lequel écrit notamment : « Il est de ces livres qui ne vous lâchent pas, parce qu’ils abordent les vraies questions que tout homme se pose à certains moments de sa vie. L’ouvrage de Roland Vrebos est de ceux-là. L’auteur réussit cette prouesse d’aborder les grands thèmes philoso-phiques sans avoir l’air d’y toucher. Sans jamais être pontifiant, il n‘en demeure pas moins un pontife au sens étymologique du terme : quelqu’un qui jette des ponts. Ainsi, mine de rien, sous forme de dialogues bien enlevés et souvent traversés par des re-bondissements parvient-il à faire passer une foultitude de considérations sur la reli-gion, sur les mythes, sur les symboles, sur la psychanalyse et au bout du compte sur le monde comme il va… »

    Né en 1944, Roland Vrebos - dont les parents divorcent au cours de sa petite enfance, ce qui peut constituer une cause première de son questionnement postérieur sur la parentalité, déjà avant douze ans - a sa curiosité piquée par les pages d’un manuel de chimie. En outre, il vit un court épisode, vers douze ans, au cours duquel la psychiatrie semble lui sourire. C’est cependant la chimie qui l’emporte, la relation avec la matière lui semblant peut-être plus rassurante que celle avec les autres humains et leur psychisme aux réactions parfois déconcertantes.

   Il perd la foi catholique au cours de son adolescence et sa nouvelle conception se trouve renforcée par l’esprit libre-exaministe qui régnait tant à l’Athénée Fernand Blum que, par la suite, à l’ULB, où il obtient sa licence de chimie.

Un bref épisode professionnel de trois ans le fait jouir de la vraie chimie pratique dans l’industrie pharmaceutique. Malgré ce bien-être professionnel, c’est l’enseignement qui le capte. A part un court épisode de direction d’une école supérieure, il poursuit sa carrière d’enseignant de la chimie et de la biologie.

Un état d’âme quelque peu pénible le conduit à entreprendre une psychanalyse. Après cette expérience, la révélation de sa vocation analytique lui tombe sur la tête comme le ciel des Gaulois. Sa formation au sein de la structure de la Cause Freudienne, dans un premier temps, et des Forums du Champ Lacanien, dès la création du Forum de Liège, ensuite, va se poursuivre et se perfectionner pendant des années. Un analyste n’arrête jamais d’étudier. Sa pratique en cabinet privé débute en 1995.

Comme défenseur de la langue française, l’auteur est trésorier de la Région Meuse et Moselle du Richelieu International Europe ainsi que de son Club local. Cette mouvance lui procure occasionnellement l’opportunité d’y prononcer des conférences sur ce qu’est l’humain, avec les lunettes du psychanalyste et de celles du lecteur de passages utiles de la Torah. L’étude élémentaire de l’hébreu lui permet de montrer que les grands questionnements sur l’humain, en relation avec le sacré, sont vieux comme le monde.

   L’importance du concept de signifiant et les trois registres que sont le symbolique, l’imaginaire et le réel donneront à l’auteur la vocation de proclamer, URBI ET ORBI, que prendre l’imaginaire pour la réalité est une insulte à l’esprit. M. Dieu s’en rend compte progressivement au cours de cette cure fictive qui, par bien des aspects, malgré les libertés d’intervention de l’analyste auxquelles l’auteur a recouru avec audace pour les besoins des rebondissements des échanges, comporte bien des situations analytiques plausible. Au travers du discours sur la Transcendance, l’ouvrage s’est aussi voulu quelque peu didactique sur le sujet de la psychanalyse.

   Les plus perspicaces des lecteurs arriveront peut-être à déceler la part commune qui, d’après l’auteur, appartient tant au concept de Dieu de la Parole qu’à celui de Dieu Créateur.

Roland VREBOS, Le Cas Dieu, 18 €, 160 pp. format B5, ISBN 978-2-930698-50-2 disponible chez les libraires belges à partir du 10 mars et en France à partir du 15 mars 2018.

Nous avons rencontré Roland Vrebos et l’avons interviewé.

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D’emblée, le titre de votre ouvrage suscite la question d’un hypothétique état mental de Dieu. Est-ce l’analyste qui est amené à se pencher sur ce cas ?

Dès le titre, ambiguïté est installée et sera le fil rouge de toute l’histoire, non pas de l’entité qui fait l’objet ou non de la foi des divers adeptes, mais bien d’un homme dont le patronyme n’est pas banal. De Dieu, on parle depuis longtemps. Cependant, de Dieu-le-petit, en l’occurrence, on parle trop et mal. Notre personnage, pour ne pas lui attribuer abusivement le titre noble de héros, en souffre et vient déposer sa plainte, après en avoir fatigué son entourage, chez un analyste lacanien.

Dieu est donc un homme, dans cette histoire.

Ce ne peut être qu’un humain qui consulte un psychanalyste. Ma conception de la Transcendance, terme que le personnage lui-même définit à un certain moment de son évolution spirituelle, n’inclut pas la parole effective. Cependant, pour faire référence à Jean dans le Prologue à son Évangile, la Transcendance est intimement liée à la Parole, citée comme le Logos, condition de l’Intelligence, donc la Pensée. Tous ces concepts méritent la majuscule en tant qu’essence de l’Humain. Pour faire simple, Dieu ne parle pas mais est la condition de la parole.

Soit. Mais il y a quand même le Dieu éternel, celui qui a déjà fait couler tant d’encre.

Et de sang ! Mais ceci n’est qu’une boutade car, dans ma conception, un principe divin, pure entité abstraite, ne tue pas. Ce sont les hommes qui se sont si souvent servis de ce prétexte pour agresser de fictifs ennemis. Et il n’y a pas que leur triste raisonnement qui est à la manœuvre. La pulsion de mort, d’après Sigmund Freud, agit dans l’ombre de leur inconscient. Si les humains, sujets de discours en tant que parlants, à cause de l’usage du langage symbolique qui porte, de structure, son ambiguïté, définissaient le signifiant Dieu avant de s’en servir comme argument de ce qu’ils veulent démontrer et, souvent, imposer, ils éviteraient peut-être de s'entretuer ou, au minimum, de se blottir dans une communauté de conviction imprégnée de méfiance de l’autre.

Mais, vous-même, dans le titre, vous ne le définissez pas, au risque de la pétition de principe.

Il est souhaitable que le lecteur garde la curiosité d’aller découvrir ce que j’ai tenté d’en dire au moyen de cette fiction. M. Dieu, consultant avant d’entrer finalement en analyse, à longueur de plaintes, navigue sur l’océan des discours, évangiles en tant que paroles plus ou moins bonnes, divagations de toutes sortes, mises en actes dérisoires ou violents, et finit par se faire une idée de ce concept si difficile à cerner.

Pourtant, dans les religions…

Avant de parler de religion, il est indispensable de définir ce signifiant. Déjà Cicéron avait précisé qu’il convenait de privilégier la connotation de relecture. Jésus lui-même a prôné le retour à la lecture des Écritures. Dans le judaïsme, on n’arrête pas d’étudier la Torah, les cinq premiers livres de la Bible, et de se faire, personnellement, sa conviction. Ce  me semble, par cette pratique, une religion libre-exaministe. Dans leur conception, la croyance garde son sens premier de croissance de la spiritualité par appréhension de ce qui est donné par tradition et de ce qui est déduit par la pensée personnelle. Le drame, à mon sens en tant que tenant de la liberté de pensée, est que la croyance se réduit, la plupart du temps, à la foi qui implique la fusion de la pensée de l’individu dans celle d’un autre censé savoir mieux. De la sorte, ces croyants restent des enfants de parents fictifs supérieurs. Je vous rappelle que, dans mon enfance, le Petit Catéchisme catholique de l’époque définissait les membres du clergé comme supérieurs ecclésiastiques.

Et l’autre définition de la religion ?

C’est la classique connotation de communauté. Il est logique que les adeptes d’une religion aient en commun un credo, sorte de convention d’adhésion. Mais cela implique-t-il un plus ou moins fort repli communautaire ? Même les partis politiques, sans plus se réclamer explicitement d’une mouvance religieuse, restent historiquement et, parfois, par leurs prises de positions et leurs votes, teintés de motivations plus ou moins à couleurs religieuses. D’autre part, l’aspect sociologique semble l’emporter par rapport au contenu strict du credo de référence. Je mets au défi des adeptes catholiques, pris au hasard, de réciter le credo, si possible en latin pour se rapprocher d’une source plus ancienne, et d’en expliquer les concepts. A ce petit jeu, il y a de quoi se poser des questions sur leur authentique appartenance. Un ancien collègue de religion répétait que la religion catholique était une religion d’adultes. Son étude implique donc une certaine maturité.

Comment en êtes-vous arrivé à vous pencher sur ce sujet ?

D’une part, par l’horreur de ce spectacle des déchirements humains qui ont jalonné les siècles. D’autre part, à partir de la perte de la foi, dans mon chef, au cours de mon adolescence. Un peu comme pour  me réconcilier avec moi-même.

Mais alors, M. Dieu, c’est un peu Roland Vrebos ?

Forcément, quand un auteur fait parler un personnage, il y met beaucoup de lui-même. Cependant, le personnage principal n’est pas le seul à parler. Il est souvent excessif et l’analyste lui suggère de déplacer son point de vue pour adopter une perspective plus large et, donc, moins autocentrée. C’est un peu comme s’il était invité à passer de moi à on. Aucun être humain n’est Dieu dans la totalité de ce qu’il est possible de concevoir mais, comme être parlant, il lui arrive, au cours du discours, d’incarner la fonction paternelle symbolique. Dans ces situations, ceux qui l’entendent ont la position de fils. En outre, comme être parlant et participant à la pensée universelle, chaque humain a quelque chose de divin.

Ces fils, ou filles, je présume, sont-ils censés obéir ?

Le discours paternel symbolique porte dans son essence le destin d’être écouté, entendu et, éventuellement suivi dans son aspect kantien. Mais je vous rappelle que les Dix Commandement rapportés par Moïse et transmis jusqu’à nous, sont écrits au futur. Il y a comme un sous-entendu préalable, comme dans le célèbre poème de Rudyard Kipling, « si… » « alors tu seras un homme ». Autrement dit, si, comme fils, tu entends Le discours, alors tu seras un adepte. Et cela revient au même puisque ces commandements ne sont que de bonnes recommandations comme mode d’emploi d’une humanité bien comprise dans laquelle tout fils et fille est supposé devenir parent, donc père symbolique, à son tour.

Avec répétition d’un discours figé au cours des générations ?

C’est l’idéal des conservateurs mais le progrès implique un troisième terme : l’Esprit qui, soit dit en passant, n’a rien de saint. Il est indispensable pour faire se bousculer les idées et en faire sortir de la nouveauté, de l’invention. On prend d’abord du savoir de l’Autre, puis on invente, si on peut. Chacun en fonction de sa force et de son désir d’autonomie de pensée et, parfois, d’action.

Vous avez une formation initiale scientifique. Comment êtes-vous passé de la science pure et dure à la psychanalyse ?

Tout être humain commence par naître au monde en devant, dans sa petite tête en croissance, se construire une représentation du monde. Il voit, il entend, il apprend. On lui dit beaucoup de choses mais ce n’est jamais assez. Je vous rappelle cet épisode de l’enfance où il pose des questions sans même attendre les réponses. En grandissant, il écoute les réponses et, pourtant, ces réponses ne font que susciter de nouvelles questions. La recherche est donc continue et infinie. Pour moi, vivre consiste à continuer de chercher. Et on commence par se chercher soi-même, d’où la psychanalyse. Mais on ne s’y plonge pas d’emblée. Dans mon cas, cela a commencé par la curiosité dans le domaine de la Nature. La chimie, la biologie et la physique sont des domaines du discours provisoire construit par des générations de chercheurs qui ont partagé ce qu’ils avaient découvert. Ce qui est encore couvert, caché, est encore, et restera longtemps, je suppose, caché, non pas par je ne sais quelle volonté perverse mais parce que c’est énorme à l’échelle de ce que peut en savoir un seul homme. Des humains curieux se partagent donc la tâche et la jouissance des trouvailles partielle et, je le répète, provisoires, dans un domaine de prédilection.

Est-ce pour partager que vous avez parcouru une carrière d’enseignant ?

Je n’aurai pas la prétention de déclarer, la main sur le cœur, que ma vocation était d’éduquer, du latin EX DUCERE, conduire hors, sous-entendu hors de l’ignorance ou, comme l’explicite bien le latin MAGISTER, qui a donné maître, celui qui « fait plus grands » les jeunes qui lui sont confiés. Cependant, il faut bien, quelque part dans le fond de la conscience et, probablement encore plus, enfoui dans l’inconscient, quelque chose qui motive l’enseignant. Quand un élève réussit, le professeur est heureux. C’est frustrant parce que certains élèves échouent. Je me suis alors demandé ce qui faisait la motivation à l’étude. Quitte à m’être trompé, je me suis dit que les facteurs affectifs l’emportaient sur ce qu’on disait de l’intelligence, celle du QI.

Dites-vous par là que l’enseignement peut mener à la psychanalyse ?

Bien sûr. Parmi mes camarades de formation, en plus des psychologues qui constituaient une majorité, se trouvaient plusieurs enseignants. L’échec, au cours du cursus scolaire est un drame tant pour l’individu que pour la société. Quel est le moteur de la motivation ? La question est vaste et renvoie au précepte socratique connais-toi toi-même. J’ai connu plusieurs cas d’élèves médiocres en secondaire qui, une fois passé ce pénible cap, réussissaient leurs études supérieures sans doubler aucune année. Quelle magie psychique a donc opéré dans leur chef ? Ce questionnement sort du domaine de l’enseignement pour se perdre dans la grande question de l’humain. Qu’est-ce qu’un humain, en général, et un individu, en particulier ? Vous voyez que ce nouveau questionnement sort du domaine des sciences dites pures et part du côté des sciences humaines.

Roland Vrebos serait-il un humaniste ?

Comme tout le monde, je fais ce que je peux avec ce que je suis, ou crois être. Oui, parce que je fais partie de la grande famille humaine, je suis solidaire de mes frères parlants. Je participe à la solidarité des êtres parlants, les sujets du monde entier. Et si d’hypothétiques ou, mieux, fictifs Martiens parlaient, qui dit que je n’éprouverais pas un sentiment de communauté avec ces nouveaux bavards-là ?

Bavards ? N’est-ce pas à-priori péjoratif ?

Non point. Il y a tellement de bavardages humains que je peux d’emblée en attribuer, par avance, aux Martiens.

Rassurez-moi : il n’y a pas de Martiens !

Astronomiquement, non, mais c’était une façon de parler. On est peut-être le Martien de l’autre.

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