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Nouveauté dans la collection Arès

 post-11021-1148430887.jpg  Dorothie Feilding, Elsie Knocker Mari Chisholm ont été infirmières de guerre sur le front occidental durant la Première Guerre mondiale. Leur engagement héroïque au service des soldats blessés a pérennisé leurs noms dans notre mémoire collective.

   En 1914, quand éclate la guerre, Dorothie l’aristocrate a vingt-cinq ans. Elsie, l’infirmière de formation, en a vingt-neuf, tandis qu’à Mari, la passionnée de moto, sort à peine de l’adolescence… Toutes trois sont volontaires pour partir sur le continent et devenir infirmières au service des soldats blessés. Elles intègrent rapidement le Flying Ambulance Corp, du Docteur Munro, un neurologue écossais. Dès novembre 1914, Elsie et Mairi créent un poste avancé dans le secteur de Pervyse. Car les premiers soins sont souvent vitaux, avant l’évacuation à l’arrière, vers les hôpitaux. Leur bravoure est rapidement épinglée par la presse de l’époque, avide de héros. Les journalistes, mais aussi de nombreuses personnalités, leur rendront régulièrement visite dans leur cave transformée en avant-poste infirmier, et elles seront les femmes les plus photographiées de la guerre et deviendront The Madonnas of Pervyse.

   Francis Grembert est un Nordiste, passionné de la Première Guerre mondiale. Traducteur anglais-français, il a pu consulter une impressionnante documentation à propos de ces « dames de Pervyse » avant de nous restituer leurs destinées dans le présent récit, bref, précis, mais totalement émouvant.

RÉSUMÉ

 Elsie Knocker, Mairi Chisholm et Dorothie Feilding débarquent à Ostende le 25 septembre 1914 au sein du corps ambulancier du docteur Munro. Après avoir brièvement apporté son aide aux blessés à Gand, l’équipe est contrainte de se replier sur Dunkerque pour finalement se fixer à Furnes. Sa mission consiste à récupérer les blessés sur le front qui s’étend de Nieuport à _76688341_eandmbike624.jpgDixmude pour les acheminer à l'hôpital de Furnes.

En se rendant au village en ruines de Pervyse, Elsie conçoit l’idée d’aménager un poste de secours dans une cave. Elle s’intègre difficilement dans l’équipe et souhaite jouir de davantage d'indépendance. Les autorités militaires ne sont pas favorables à la présence de femmes à quelques dizaines de mètres des tranchées mais l'opiniâtreté des ambulancières l'emportera. En novembre 1914, le poste de soins de Pervyse est opérationnel. La mission des jeunes femmes consiste principalement à servir de la soupe et du chocolat aux soldats, tout en continuant occasionnellement à acheminer les grands blessés à l’hôpital de Furnes. Elles soignent aussi les blessures légères. Leur aide revêt un aspect psychologique qui est loin d’être négligeable. Après avoir transporté des blessés pendant plusieurs semaines, Elsie sait que certains d’entre eux subissent un stress inutile, et parfois fatal, lorsqu’ils sont conduits vers les hôpitaux sur des routes défoncées. Mettre un local à la disposition de ceux ne nécessitant pas un traitement d’urgence permet de réduire les conséquences post-traumatiques. Les soldats épuisés peuvent également venir y dormir une nuit ; d’autres, en proie à une crise d’angoisse, y trouvent quelques heures de réconfort.

madones de pervyse 06.jpgTrès vite, la présence d’un petit groupe de jeunes femmes près des tranchées attise les curiosités. Les visites d'officiers britanniques ou belges se multiplient. Comme l’ambulance du docteur Munro repose sur l’aide privée, les trois femmes retournent régulièrement en Grande-Bretagne pour des soirées de gala et autres manifestations caritatives dans le but de récolter de l’argent. Avide de sensations et d’histoires extraordinaires du front, la presse britannique fait leur éloge, ce qui n’est pas pour leur déplaire. Elsie, surtout, aime recevoir la lumière et use de sa notoriété pour asseoir son indépendance et obtenir les aides nécessaires à la poursuite de sa mission. Même Albert 1er se fend d’une petite visite à la cave.

Personnage complexe, dont le courage n’a d’égal que le désir de reconnaissance, Elsie tombe amoureuse d’un aviateur, le jeune baron Harold de T’Serclaes. Le mariage a lieu le 19 janvier 1916 à La Panne. A cette époque paraît un livre basé sur leurs journaux et lettres. Astucieux mélange de guerre et de romance, le livre accroit encore leur popularité. Ernest Brooks, photographe officiel de l’armée britannique, vient prendre une série de clichés à Pervyse. Toute cette publicité ne les empêche pas de continuer leur mission. Obligées à deux reprises de quitter leur cave sous les bombardements, elles trouvent des solutions de rechange dans les villages alentour. Mais en mars 1918, elles sont gazées et doivent être évacuées. Après un bref repos, elles reprendront du service sur le sol britannique jusqu’à la fin de la guerre.

L'histoire des dames de Pervyse nous fait découvrir le front de l’Yser, qui connaît une activité intense en 1914, mais deviendra par la suite un des secteurs les plus calmes du front occidental. On y meurt, de la même façon sanglante que dans l’Artois ou la Somme, mais les tentatives de percée sont plus rares. La plaine a été inondée à l’automne 1914 pour empêcher la progression allemande. Cette portion de Belgique libre revêt une grande importance symbolique pour la Grande-Bretagne. La présence militaire de Britanniques, de Belges et de Français lui confère un cosmopolitisme que peu d’autres secteurs connaissent. On y retrouve le roi et la reine de Belgique, Teilhard de Chardin, Marie Curie et surtout Jean Cocteau, qui tirera un roman, Thomas l’imposteur, de son expérience flamande.

L’histoire des Dames de Pervyse est un curieux mélange de courage et de recherche effrénée de gloire. Les contraires s’y côtoient sans que jamais la sincérité de leur action ne puisse être remise en cause.

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INTERVIEW DE L’AUTEUR

Elsie, Mairi et Dorothie, Les Dames de Pervyse raconte l'histoire de trois ambulancières pendant la Grande Guerre. La Première Guerre mondiale, et plus particulièrement le versant britannique, semble être un domaine que vous connaissez bien si j'en juge par les traductions que vous avez publiées ?

   La littérature britannique de la Grande Guerre est un domaine que j'explore depuis plusieurs années, dans le but de le faire découvrir au public francophone, car peu de témoignages ont été traduits. C'est dans le cadre de ces recherches que je suis tombé sur l'histoire des "héroïnes de Pervyse" et que j'ai eu envie d'en rédiger le récit. C'est une histoire surprenante qui allie le romanesque aux réalités sanglantes de la guerre. Elle a pour cadre un front un peu oublié de la Grande Guerre, celui de l'Yser, très actif à l'automne 1914 mais qui par la suite sera relégué au second plan par Ypres, la Somme et l'Artois. En cette fin de commémoration du centenaire de la guerre, je trouvais essentiel qu'on évoque les infirmières et ambulancières britanniques qui sont venues par milliers soigner les blessés en France et en Belgique, une réalité historique souvent négligée. La plupart d'entre elles ont travaillé dans les grands hôpitaux de la côte, entre La Panne et Etaples. Ce n'est pas le cas d'Elsie, Mairi et Dorothie, qui ont transporté et soigné des blessés à proximité immédiate de la zone des combats.

Elles étaient plutôt du genre « baroudeuses », avec un caractère bien trempé ?

 mairi in pervyse 1917.jpg  En effet, ces femmes ne manquaient pas de courage. Le groupe ambulancier dans lequel elles étaient intégrées, dirigé par le docteur Munro, jouissait d'une certaine indépendance et autorisait les initiatives individuelles. Dès l'automne 1914, elles ont eu l'idée d'un poste de soins qui serait installé à proximité des tranchées. On a essayé bien sûr de les en dissuader. Ce poste était par ailleurs illégal, les femmes n'étant pas admises dans la zone des combats. Mais elles ont su s'imposer et ont investi une cave dans le village en ruines de Pervyse à portée de canon. L'affaire était improbable. Elle a pourtant tenu plus de trois ans !

   La région de la Flandre maritime dans laquelle se situe leur action sanitaire crée un climat particulier, de par les données géographiques et l'atmosphère qui s'en dégage.

   Cette région de terres basses m'a toujours attiré. Le Plat Pays, les polders, le vent sur la plaine, toute cette imagerie puissante crée une sensation unique. Et l'histoire d'Elsie, Mairi et Dorothie en est imprégnée. D'autant plus qu'à l'époque, la région a été volontairement inondée. Pour stopper l'avance allemande, l'armée belge a décidé d'ouvrir les vannes à Nieuport en octobre 1914. Le village de Pervyse est au cœur de cette submersion. Il faut imaginer des ruines de maisons et tout autour une immense étendue d'eau. Cet environnement donne une sensation d'irréel. D'un point de vue militaire, l'inondation a sérieusement ralenti les combats. Le secteur de l'Yser est un des plus calmes du front. On y meurt cependant comme sur les autres fronts et les conditions de vie dans les tranchées sont tout aussi inhumaines.

Les ambulancières repartent régulièrement en Grande-Bretagne. Quand elles ont passé quelque temps dans leur poste de soins à Pervyse, elles peuvent repartir au pays pour se ressourcer. Peut-on dire qu'elles jouissent d'un certain privilège par rapport aux autres infirmières et ambulancières britanniques présentes en Belgique et en France ?

Si elles repartent régulièrement en Grande-Bretagne, ce n'est certes pas pour se reposer, loin de là, mais pour récolter les fonds nécessaires à la pérennisation de leur poste de soins. Si la Croix-Rouge alloue une certaine somme au docteur Munro, cet argent est loin de suffire. Il faut des ambulances, du carburant, de la nourriture pour les soldats, des couvertures, tout un tas de choses qui nécessite un apport financier régulier. Les ambulancières ont donc pour mission de solliciter la générosité de la population britannique en répondant à des interviews et en participant à des galas, ce genre de choses. C'est une nécessité. Ce faisant, leur ego s'en trouve flatté. Il ne leur déplaît pas de devenir des célébrités.

Et de côtoyer le gratin des autorités militaires ?

   C'est le paradoxe de leur histoire. Elles peuvent passer la journée à soigner des plaies dans des conditions d'hygiène très réduites et le soir dîner avec des capitaines et des colonels autour d'une bouteille de champagne dans une villa de La Panne. Et pourquoi pas ? Le secteur de l'Yser favorise la présence de personnalités en tous genres, des hommes politiques britanniques, mais aussi des journalistes et des écrivains. Ils traversent régulièrement la Manche pour venir sur cette bande de terre belge restée libre. La Grande-Bretagne est officiellement entrée en guerre pour défendre l'honneur des petites nations. Même si la cause invoquée tient en partie lieu de propagande, l'attachement britannique à la Belgique reste très fort. La cave de Pervyse est un des symboles du lien entre les deux nations et il est dès lors logique que les ambulancières deviennent l'objet de toutes les attentions. Elles se prêtent au jeu des mondanités, mais ceci ne les a jamais empêchées de remplir leur mission.

L'une d'entre elles épousera un aristocrate belge ?

   Elsie se marie en janvier 1916 avec le baron de T'Serclaes, un jeune aviateur. La cérémonie a lieu à La Panne avec parmi les convives le roi et la reine de Belgique, des généraux, des ambassadeurs. On est en plein romance de guerre avec tous les clichés que cela entraîne. Sauf que les choses ne se passeront pas tout à fait comme prévu. Elsie a caché à son mari qu'elle était divorcée et avait un enfant. Quand il l'apprendra, il coupera les ponts avec sa jeune épouse. Elsie continuera à user de son titre nobiliaire. En 1964, elle publiera d'ailleurs son autobiographie sous le nom de baronne de T'Serclaes.

C'est dans cette autobiographie qui vous avez puisé les informations nécessaires pour écrire votre récit ?

   En partie. Un autre livre, basé sur les journaux d'Elsie et de Mairi, est paru pendant la guerre. Les lettres de Dorothie ont également été éditées. D'autres membres de l'équipe ambulancières ont également laissé des mémoires. Une historienne britannique, Diane Atkinson, s'est penchée sur le parcours des ambulancières et a réalisé une étude très documentée. Les sources ne manquent donc pas. Mais elles se contredisent parfois. Selon qu'elle est racontée par tel ou tel protagoniste, l'histoire varie. Elsie, Mairi et Dorothie ont toutes trois reçu des distinctions, l'Ordre de Léopold, la Médaille Militaire britannique, entre autres, ce qui a donné lieu à des controverses qui ont laissé des traces. L'aventure du corps Munro est émaillée de luttes d'ego et de rivalités qui ne font pas toujours honneur aux ambulancières.

Votre conclusion est centrée sur Jean Cocteau. On associe peu cet auteur à la Grande Guerre et sa présence sur la côte belge n'est pas un fait très connu. En quoi la vision très onirique de la guerre qu'il propose dans son roman Thomas l'imposteur se rattache-t-elle à l'histoire des Dames de Pervyse ?

   Il a rencontré Dorothie Feilding et s'est inspiré d'elle pour un des personnages de Thomas l'imposteur. Ce que nous dit Cocteau de la guerre dans son roman, tout comme dans ses poèmes de l'époque, va à l'encontre de la littérature de témoignage habituelle. Pas de description de combats, ni de camaraderie de tranchée, ni de discours pacifiste revendiqué. C'est une guerre absurde et décalée qu'il nous propose. L'histoire des Dames de Pervyse est également un curieux mélange de courage et de désinvolture, d’abnégation et de recherche de gloire. Les ambiguïtés y sont nombreuses. Ces jeunes femmes ont cependant su forger leur légende tout en restant fidèles à leurs principes humanitaires.

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